Rien ne vous prépare vraiment à ça.
Un jour, vous ouvrez votre téléphone. Vous cherchez une photo, sans importance. Et vous tombez sur lui.
Votre bébé.
Pas votre enfant aujourd’hui. Pas celui ou celle qui est dans la pièce d’à côté, qui grandit, qui vous raconte sa journée, qui lève les yeux au ciel, qui devient peu à peu cette personne incroyable que vous aimez avec toutes vos tripes.
Non.
Ce bébé-là.
Celui de la photo.
Et soudain, il vous manque terriblement.
On sait qu'ils vont grandir. Mais on ne comprend pas vraiment ce que cela signifie.
Quand ils sont bébés, tout le monde nous le répète.
« Profite, ça passe vite. »
Sur le moment, cette phrase peut même agacer. Parce que certaines journées ne passent pas vite du tout.
Les nuits hachées. Les bras qui portent pendant des heures. Les repas interrompus. Les pleurs qu'on ne comprend pas. Cette sensation parfois de ne plus avoir une minute à soi.
Et puis ça passe.
Vraiment.
Tellement bien qu'un jour, vous regardez une photo et vous réalisez que vous ne reverrez jamais cet enfant-là.
Bien sûr, votre enfant est toujours là.
C'est même toute l'étrangeté de cette douleur.
Vous ne pleurez pas quelqu'un que vous avez perdu. Vous pleurez quelqu'un qui est devenu quelqu'un d'autre.
Cette petite voix n'existe plus
Il y avait sa façon de prononcer certains mots.
Cette voix un peu aiguë dont vous n'aviez jamais pensé qu'il faudrait essayer de vous souvenir.
Ses expressions.
Sa manière de courir.
Ses cheveux.
Ses joues.
Ses petits bras potelés qui s'enroulaient autour de votre cou avec une évidence absolue.
La façon dont son corps tout entier pouvait tenir contre le vôtre.
Ses mains minuscules.
Cette odeur.
Ces gestes que vous connaissiez par cœur et auxquels vous ne prêtiez même plus attention parce qu'ils faisaient simplement partie de votre quotidien.
Puis, sans que personne ne vous prévienne du jour exact où cela arriverait, tout cela a disparu.
Il n'y a pas eu de dernière fois officielle.
Vous n'avez pas su que c'était la dernière fois que vous le porteriez comme ça.
La dernière fois qu'il prononcerait ce mot de travers.
La dernière fois qu'il vous demanderait cette histoire.
La dernière fois que sa main aurait exactement cette taille dans la vôtre.
Les choses se sont arrêtées discrètement.
Et vous ne vous en êtes rendu compte qu'après.
Et pourtant, vous aimez tellement celui qu'il est devenu
C'est peut-être ce qui rend ce sentiment si difficile à expliquer.
Vous ne voudriez pas revenir en arrière.
Vous aimez l'enfant qu'il est devenu.
Puis l'adolescent.
Puis, un jour, l'adulte.
Vous aimez ses idées, son humour, son caractère, ses passions, ses contradictions. Vous aimez découvrir la personne qui était cachée quelque part dans ce tout petit bébé.
Vous êtes fier de le voir grandir.
Vous voulez qu'il grandisse.
C'est précisément votre rôle.
Et pourtant, quelque part en vous, il existe une pièce dans laquelle vit encore un enfant de deux ans, trois ans, quatre ans.
Et parfois, une simple photo en ouvre la porte.
« Il me manque »
C'est une pensée étrange à avoir à propos de quelqu'un qui est toujours là.
Mais c'est exactement cela.
Il me manque.
Pas « quand il était petit ».
Pas seulement « cette époque ».
Lui.
Cette version très précise de lui.
Cet enfant avec cette voix-là, ce visage-là, ces bras-là, ces obsessions-là, cette manière-là de venir se blottir contre vous.
Vous avez partagé votre vie avec lui.
Vous l'avez consolé. Nourri. Porté. Regardé dormir. Vous avez connu ses peurs et ses éclats de rire. Vous avez passé des milliers d'heures ensemble.
Et cette petite personne n'existe plus que dans vos souvenirs.
Dans quelques vidéos.
Dans un album photo.
Parfois dans un vêtement qu'on n'a jamais réussi à donner.
Et comprendre que vous ne la reverrez jamais peut faire physiquement mal.
Grandir, c'est peut-être une succession de minuscules adieux
La parentalité contient ce paradoxe immense : notre travail consiste à accompagner quelqu'un vers une version de lui-même qui aura de moins en moins besoin de nous.
Et chaque étape heureuse efface doucement la précédente.
Le bébé disparaît pour laisser la place au petit enfant.
Le petit enfant disparaît pour laisser la place au grand.
Puis vient l'adolescent.
Puis l'adulte.
Nous gagnons constamment quelqu'un de nouveau et, en même temps, nous perdons quelqu'un que nous aimions déjà.
Personne ne nous dit vraiment qu'il faudra apprendre à aimer toutes ces nouvelles personnes sans cesser d'aimer celles qui n'existent plus.
Alors on regarde encore une fois la photo
On zoome sur son visage.
On lance cette vieille vidéo où il raconte quelque chose qu'on comprend à peine.
Et cette voix oubliée remplit soudain la pièce.
Pendant quelques secondes, il est de nouveau là.
On voudrait traverser l'écran.
Prendre ce petit corps dans nos bras.
Sentir son poids.
L'embrasser dans le cou.
Et peut-être lui dire de rester encore cinq minutes.
Juste cinq minutes.
Mais on ne peut pas.
Alors on referme l'album.
On regarde l'enfant, l'ado ou l'adulte qu'il est devenu.
Et on l'aime, lui aussi, avec tout ce qu'on a.
En sachant désormais quelque chose que l'on ignorait quand il était bébé :
aimer un enfant qui grandit, c'est aussi accepter d'avoir le cœur rempli de toutes les versions de lui que l'on ne reverra jamais.