Vous essayez d’étendre une lessive. Votre enfant attrape les pinces, les fait tomber, vous en tend une, reprend celle dont vous aviez justement besoin et transforme une tâche de quatre minutes en activité de quinze.
Soyons francs : appeler ça de « l’aide » demande parfois une certaine imagination.
Et pourtant, ce petit besoin de participer raconte quelque chose d’assez fascinant sur le développement des enfants. Bien avant de savoir ranger correctement une chambre ou mettre la table, ils semblent déjà capables de comprendre que quelqu’un essaie de faire quelque chose… et qu’ils peuvent lui donner un coup de main.
Une pince à linge tombe par terre…
En 2006, les chercheurs Felix Warneken et Michael Tomasello ont imaginé plusieurs petites situations dans lesquelles un adulte essayait d’accomplir une tâche devant des enfants âgés de seulement 18 mois.
Dans l’une d’elles, l’expérimentateur accroche du linge et laisse accidentellement tomber une pince à linge hors de sa portée. Il essaie alors de l’attraper.
L’enfant pourrait parfaitement continuer à jouer. Mais beaucoup comprennent ce qui vient de se passer : l’adulte veut la pince et n’arrive pas à l’atteindre. Ils vont donc la chercher et la lui donnent.
Et ce qui rend l’expérience particulièrement intéressante, c’est que l’adulte ne leur demande pas explicitement de l’aider et ne leur promet aucune récompense.
L’étude de Felix Warneken et Michael Tomasello, publiée dans Science en 2006, montre que des enfants de 18 mois peuvent spontanément aider un adulte à atteindre son objectif dans plusieurs situations, sans récompense.
Consulter l’étude sur PubMed
🎥 Voir l’expérience en vidéo
Les scènes décrites dans cet article ont été filmées par les chercheurs. On peut notamment voir les tout-petits récupérer un objet hors de portée, ouvrir une porte ou intervenir lorsqu’un adulte rencontre une difficulté.
👉 Voir les vidéos originales du Social Minds Lab de Felix Warneken
👉 Voir également les vidéos publiées par le Max Planck Institute
Ils ne ramassent pas simplement tout ce qui tombe
C’est probablement le détail le plus intéressant de l’expérience : les chercheurs avaient prévu des situations de contrôle.
Lorsque l’adulte n’avait pas besoin d’aide, les enfants ne réagissaient pas de la même manière. Leur comportement ne semble donc pas simplement correspondre à une règle du type « objet par terre = je ramasse ».
Pour intervenir correctement, l’enfant doit au moins en partie comprendre ce que l’autre personne cherche à accomplir et détecter qu’un problème l’empêche d’y arriver.
À 18 mois. Alors que beaucoup d’enfants ne sont encore capables d’exprimer verbalement qu’une toute petite partie de ce qu’ils comprennent.
Et cela commence peut-être encore plus tôt
Warneken et Tomasello ont ensuite étudié des bébés de 14 mois. À cet âge, les capacités sont évidemment plus limitées. Pourtant, les enfants étaient déjà capables d’apporter un objet qu’une personne essayait sans succès d’atteindre.
En revanche, ils réussissaient moins bien lorsque comprendre comment aider nécessitait une interprétation plus complexe de la situation.
La coopération ne surgit donc pas soudainement à un âge précis. Elle semble se construire progressivement pendant la deuxième année de vie.
Ce qui change un peu notre regard sur le fameux « MOI FAIRE »
Parce qu’à la maison, cette envie de participer peut être franchement peu pratique.
Un tout-petit peut vouloir mettre les vêtements dans la machine, porter une cuillère jusqu’à la table, jeter quelque chose à la poubelle, passer un chiffon ou ranger les courses.
Le problème étant que nous savons très bien le faire beaucoup plus vite sans lui.
Mais ce que nous interprétons comme une interruption peut aussi être une véritable situation d’apprentissage social. D’autres travaux se sont intéressés à la façon dont les très jeunes enfants participent aux tâches quotidiennes avec leurs parents.
Il ne s’agit donc pas forcément de créer une « activité Montessori » supplémentaire. La vie quotidienne est déjà pleine d’occasions de participer.
Faut-il alors faire participer son bébé aux tâches ménagères ?
On peut surtout lui laisser une place lorsqu’il manifeste spontanément l’envie de participer.
Donner une chaussette à mettre dans le panier. Apporter une couche jusqu’à la poubelle. Poser une cuillère sur la table. Mettre un vêtement dans la machine. Donner les pinces à linge.
Pas parce que cela fabriquerait mécaniquement un enfant plus empathique. Et encore moins parce qu’un bébé devrait avoir des « responsabilités ».
Mais parce que ces petites interactions lui permettent de découvrir quelque chose de très important : nous pouvons faire des choses ensemble.
À 18 mois, ce n’est évidemment pas une corvée. C’est une interaction sociale.
Alors la prochaine fois qu’étendre une lessive prend quinze minutes au lieu de cinq parce qu’une toute petite personne tient absolument à vous tendre chaque chaussette une par une…
Elle ne vous aide probablement pas beaucoup à aller plus vite.
Mais elle est peut-être bel et bien en train d’apprendre à faire avec vous.
Sources
- Warneken F., Tomasello M. (2006), Altruistic Helping in Human Infants and Young Chimpanzees, Science. PubMed.
- Warneken F., Tomasello M., travaux sur l’aide chez les enfants de 14 mois, Infancy.
- Social Minds Lab – vidéos des expériences de Felix Warneken.