Et si le talent n’était pas quelque chose que l’on découvre chez un enfant, mais quelque chose que l’on construit ? C’est, en substance, l’idée que le psychologue hongrois László Polgár a voulu mettre à l’épreuve avec ses propres enfants. Ses trois filles, Susan, Sofia et Judit Polgár, ont commencé les échecs très jeunes et sont devenues des joueuses exceptionnelles.
L’histoire est régulièrement racontée sur les réseaux sociaux comme une démonstration spectaculaire : entraînez suffisamment tôt un enfant dans un domaine et vous pourrez « fabriquer un génie ».
Le problème, c’est que la véritable histoire est beaucoup plus intéressante que cette conclusion.
Le pari éducatif de László Polgár
László Polgár défendait l’idée que les performances exceptionnelles étaient largement le produit de l’éducation et de l’entraînement plutôt que d’un talent mystérieux présent dès la naissance. Avec son épouse Klára, il a donc organisé l’éducation de leurs filles autour d’un apprentissage intensif des échecs, en grande partie à domicile.
Et les résultats sont difficiles à ignorer. Les trois sœurs atteignent un niveau international. Judit Polgár devient grand maître à 15 ans et s’imposera comme l’une des plus grandes joueuses de l’histoire des échecs, choisissant de concourir principalement dans les compétitions mixtes.
À première vue, l’histoire ressemble donc à l’expérience parfaite.
Sauf que ce n’en est pas une.
⚠️ Une expérience familiale n’est pas une expérience scientifique
Il n’y avait ni groupe contrôle, ni répartition aléatoire, ni possibilité de séparer les nombreux facteurs en jeu : environnement familial, motivation, prédispositions individuelles, qualité de l’enseignement, temps consacré aux échecs, émulation entre sœurs… Les sœurs Polgár constituent un cas fascinant pour réfléchir à l’apprentissage, mais elles ne permettent pas de démontrer que « n’importe quel enfant peut devenir un génie ».
Ce que l’histoire montre malgré tout : l’environnement compte énormément
Sur ce point, l’intuition de Polgár rejoint une partie importante de la recherche sur l’expertise : devenir extrêmement compétent demande beaucoup de pratique et, surtout, une pratique de qualité.
Une étude de Charness et ses collègues sur des joueurs d’échecs classés a notamment montré que le temps consacré à l’étude sérieuse en solitaire était fortement associé au niveau atteint. Les grands maîtres de leur échantillon avaient accumulé environ 5 000 heures de ce type d’étude durant leur première décennie de pratique sérieuse.
Mais « pratiquer » ne signifie pas simplement répéter la même chose encore et encore.
La pratique délibérée : apprendre dans une zone où l’on progresse
Les travaux sur l’expertise ont popularisé la notion de pratique délibérée : travailler précisément les éléments que l’on ne maîtrise pas encore, avec des objectifs définis, du feedback et des occasions de corriger ses erreurs.
Une étude longitudinale publiée en 2026 portant sur plus de 44 000 joueurs de Chess.com apporte un élément particulièrement intéressant : les activités proches de cette pratique délibérée étaient associées à une progression beaucoup plus efficace que le simple fait de jouer des parties. Dans cette étude, elles étaient environ 3,6 fois plus efficaces par unité de temps pour progresser.
Autrement dit : ce n’est pas seulement combien de temps un enfant pratique qui compte. La manière dont il pratique compte aussi.
Mais la pratique n’explique pas tout
C’est là que la version virale de l’histoire des Polgár devient trompeuse.
Une grande méta-analyse publiée dans Psychological Science a examiné le lien entre pratique délibérée et performance dans plusieurs domaines. Pour les jeux — catégorie comprenant notamment les échecs — la pratique délibérée expliquait environ 26 % des différences de performance observées.
C’est beaucoup. Mais ce n’est évidemment pas 100 %.
D’autres travaux sur les échecs retrouvent également un rôle conjoint de l’entraînement et de différences individuelles. Chez de jeunes joueurs débutants, par exemple, pratique et capacités cognitives contribuaient indépendamment aux performances, tandis que la motivation influençait notamment le temps consacré à l’entraînement.
Une étude consacrée spécifiquement au « cas Polgár » soulignait d’ailleurs dès 2011 que les différences de niveau entre les trois sœurs ne pouvaient pas être simplement expliquées par des différences de quantité de pratique.
Alors, Polgár avait-il tort ?
Pas exactement. Il posait surtout une question extraordinairement moderne : jusqu’où un environnement pensé pour apprendre peut-il permettre à un enfant de développer ses capacités ?
Et son histoire rappelle quelque chose d’important aux parents : les capacités d’un enfant ne sont pas une photographie prise à sa naissance.
Un enfant apprend. Il construit des connaissances. Il développe des stratégies. Il automatise certains gestes. Il apprend à repérer des motifs qu’un débutant ne voit pas. Et lorsqu’il bénéficie de temps, d’un enseignement adapté, de feedback et de nombreuses occasions d’essayer, il peut progresser énormément.
Ce que l’on ne peut pas déduire de l’histoire des Polgár, en revanche, c’est que tous les enfants atteindraient exactement le même niveau si on leur fournissait exactement le même entraînement.
Et surtout : faut-il transformer son enfant en expert ?
Le but de l’enfance n’est pas de produire des champions.
L’enseignement le plus intéressant de l’histoire des Polgár n’est donc probablement pas « choisissez une discipline à quatre ans et entraînez votre enfant pendant dix ans ». C’est plutôt de nous rappeler à quel point nous pouvons parfois sous-estimer ce dont les enfants deviennent capables lorsqu’ils disposent d’un environnement riche, de temps pour apprendre, d’adultes qui transmettent réellement un savoir et de la possibilité de progresser progressivement.
Entre « tout est inné » et « tout enfant peut devenir un génie à condition de suffisamment travailler », la recherche raconte une histoire beaucoup moins spectaculaire — mais beaucoup plus belle : le développement naît d’une rencontre entre l’enfant, son environnement, ses expériences, sa motivation et les occasions qu’on lui donne d’apprendre.
Ce que dit la recherche, en bref
- La pratique joue un rôle majeur dans le développement de l’expertise.
- La qualité de l’entraînement compte, pas seulement sa durée.
- La pratique délibérée ne suffit pas à expliquer toutes les différences de niveau entre individus.
- Motivation, capacités individuelles, environnement et apprentissage interagissent.
- Le cas des sœurs Polgár est passionnant, mais ne constitue pas une expérience scientifique permettant de prouver que tout enfant peut devenir un « génie ».
Sources
- Charness N. et al. (2005), The role of deliberate practice in chess expertise, Applied Cognitive Psychology.
- Macnamara B. N., Hambrick D. Z. & Oswald F. L. (2014), Deliberate Practice and Performance in Music, Games, Sports, Education, and Professions: A Meta-Analysis, Psychological Science.
- Howard R. W. (2011), Does High-Level Intellectual Performance Depend on Practice Alone? Debunking the Polgar Sisters Case, Cognitive Development.
- Burgoyne et al., travaux sur intelligence, pratique et développement de l’expertise aux échecs.
- Southwick D. A. et al. (2026), Not All Practice Is Created Equal: Longitudinal Evidence From Over 40,000 Chess Players, Psychological Science.
- Article écrit avec l'aide de l'ia
FAQ
Qui sont les sœurs Polgár ?
Susan, Sofia et Judit Polgár sont trois joueuses d’échecs hongroises entraînées très jeunes dans le cadre du projet éducatif imaginé par leurs parents, László et Klára Polgár. Toutes les trois ont atteint un niveau international.
L’expérience Polgár prouve-t-elle que tous les enfants peuvent devenir des génies ?
Non. Il s’agit d’une expérience éducative familiale, pas d’une étude scientifique contrôlée. Elle montre qu’un environnement extrêmement favorable et un entraînement important peuvent accompagner le développement d’une expertise remarquable, mais elle ne permet pas d’affirmer que tous les enfants obtiendraient les mêmes résultats.
Qu’est-ce que la pratique délibérée ?
Il s’agit d’une pratique structurée spécifiquement pour améliorer une compétence : objectifs précis, difficulté adaptée, concentration, feedback et correction des erreurs. Elle se distingue du simple fait de répéter ou de pratiquer une activité pour le plaisir.