Comment une foule de gens ordinaires peut-elle basculer dans une violence collective inimaginable ? C'est la question vertigineuse que soulève Mangez-le si vous voulez, le roman de Jean Teulé, inspiré d'un fait divers réel survenu dans un village français en 1870.
Un livre court, brutal, presque insoutenable, qui nous confronte à notre capacité à perdre notre jugement individuel au contact des autres.
Hautefaye, 1870 : un village bascule dans l'horreur
Le 16 août 1870, Alain de Monéys se rend à la foire de Hautefaye, en Dordogne. La France est en guerre contre la Prusse. Dans un climat de peur et de rumeurs, il est faussement accusé d'être favorable aux Prussiens.
Il est humilié, frappé, torturé et tué par des participants à la foire. Son corps est ensuite brûlé. Jean Teulé restitue ce drame dans un roman qui mêle horreur, absurde et grotesque, avec les libertés de la fiction. Certaines affirmations sensationnelles autour de l'affaire, notamment le cannibalisme, restent discutées par les historiens.
Ce qui glace le sang, au-delà des violences, c'est leur dimension collective. Comment une accusation devient-elle une vérité partagée ? Comment des personnes peuvent-elles participer, encourager ou rester spectatrices ?
L'effet de foule : quand le groupe transforme nos comportements
À la fin du XIXe siècle, Gustave Le Bon popularise l'idée d'une « psychologie des foules » dans laquelle l'individu perdrait son autonomie. Ses théories sont aujourd'hui jugées trop générales : une foule peut être violente, mais aussi solidaire, courageuse et protectrice.
Les recherches contemporaines soulignent le rôle des identités collectives et des normes partagées. À Hautefaye, l'accusation de trahison contribue à désigner un ennemi commun. Pour certains, la violence semble devenir une manière de montrer leur appartenance au groupe.
Ce que nous n'oserions pas faire seuls peut devenir envisageable lorsque les autres semblent le cautionner.
L'expérience de Milgram : jusqu'où sommes-nous prêts à obéir ?
En 1963, Stanley Milgram publie une expérience devenue célèbre. Des participants, croyant jouer le rôle d'enseignants, doivent administrer des décharges électriques croissantes à un élève qui se trompe. L'élève est un complice et les décharges sont fictives, mais les participants l'ignorent.
Dans la condition classique, 65 % des participants vont jusqu'au niveau maximal indiqué de 450 volts, sous les encouragements d'un expérimentateur. Ce résultat ne signifie pas que 65 % des gens tortureraient autrui dans la vie courante : il décrit une situation expérimentale précise.
Milgram propose notamment l'idée d'un « état agentique », où l'on se perçoit comme exécutant les ordres d'une autorité. Cette interprétation est aujourd'hui débattue : l'identification à une cause jugée légitime pourrait aussi expliquer une partie des comportements.
À Hautefaye, personne ne suit le protocole d'un scientifique : il ne s'agit donc pas du même mécanisme. Mais une question commune demeure : comment un contexte social peut-il déplacer le sentiment de responsabilité personnelle ?
La diffusion de responsabilité : quand tout le monde est là, qui agit ?
En 1968, John Darley et Bibb Latané étudient l'effet du témoin. Dans certaines situations d'urgence, la présence d'autres personnes peut diminuer la probabilité qu'un individu intervienne : chacun suppose qu'un autre agira ou saura mieux quoi faire.
Ce phénomène n'est pas systématique. D'autres recherches montrent que la présence d'un groupe peut aussi favoriser l'entraide, notamment face à un danger évident.
Mais il pose une question terrible à la lecture de Jean Teulé : combien de personnes ont attendu que quelqu'un d'autre intervienne ?
Le conformisme : pourquoi est-il si difficile de contredire la majorité ?
Dans les années 1950, Solomon Asch demande à des participants de comparer des longueurs de lignes. Lorsque des complices donnent unanimement une mauvaise réponse, une partie des participants les suit malgré l'évidence visuelle. Dans les essais critiques des conditions classiques, environ un tiers des réponses se conforment à la majorité incorrecte.
Le regard des autres pèse. Se retrouver seul contre tous est inconfortable. Parfois, nous doutons même de notre perception.
Ce besoin d'appartenance est essentiel à la coopération humaine, mais il peut aussi nous rendre vulnérables aux certitudes collectives.
Non, la foule ne nous rend pas automatiquement violents
Les travaux de Stephen Reicher sur l'identité sociale montrent que les comportements collectifs sont structurés par des normes, et non par une prétendue disparition automatique de la raison. Une foule peut lyncher, mais elle peut également protéger, secourir ou résister à l'injustice.
La question n'est donc pas seulement de savoir ce que fait la foule, mais quels comportements elle rend acceptables.
Pourquoi lire Mangez-le si vous voulez aujourd'hui ?
Parce que ce roman ne parle pas seulement de 1870. Il nous oblige à réfléchir aux rumeurs, à la désignation de boucs émissaires et à l'escalade collective. Une foire du XIXe siècle, un laboratoire et les réseaux sociaux sont des contextes différents : les rapprocher ne veut pas dire les confondre.
Mais tous nous renvoient à une interrogation : aurions-nous réellement eu le courage de dire non ?
Il est rassurant d'imaginer que nous aurions été du côté de ceux qui résistent. Mangez-le si vous voulez ne nous laisse pas ce confort.
Notre conseil lecture
Mangez-le si vous voulez — Jean Teulé. Un roman bref, saisissant et particulièrement éprouvant, inspiré de l'affaire de Hautefaye. Pour les lecteurs adultes amateurs de faits divers historiques et de psychologie sociale. Avertissement : descriptions de violences extrêmes.
Pour aller plus loin : références scientifiques
- Milgram, S. (1963). Behavioral Study of Obedience. Journal of Abnormal and Social Psychology, 67(4), 371–378.
- Asch, S. E. (1956). Studies of Independence and Conformity: I. A Minority of One Against a Unanimous Majority. Psychological Monographs, 70(9).
- Darley, J. M. & Latané, B. (1968). Bystander Intervention in Emergencies: Diffusion of Responsibility. Journal of Personality and Social Psychology, 8(4), 377–383.
- Reicher, S. (1984). The St. Pauls' Riot. European Journal of Social Psychology, 14(1), 1–21.
- Reicher, S. A., Haslam, S. A. & Miller, A. G. (2014). What Makes a Person a Perpetrator? Journal of Social Issues, 70(3), 393–408.