Pendant longtemps, beaucoup d’entre nous ont pensé que la peinture était réservée à ceux qui savaient dessiner.
Aux personnes « douées ».
À celles qui savent respecter les perspectives, mélanger les couleurs et dessiner un visage qui ressemble réellement à un visage.
Pourtant, le principal intérêt de la création artistique ne se trouve peut-être pas dans le résultat.
Il pourrait se passer quelque chose de bien plus intéressant pendant que nous choisissons une couleur, traçons une ligne ou tentons de représenter maladroitement le vase posé devant nous.
Peindre, dessiner ou simplement gribouiller peut faire du bien, même lorsque ce que nous produisons n’est ni réussi, ni exposé, ni même montré à quelqu’un.
La science commence effectivement à documenter ces effets. Avec une nuance importante : la peinture n’est ni un médicament miracle ni une thérapie universelle. Mais elle peut devenir un outil très accessible pour ralentir, réduire momentanément l’anxiété et retrouver une forme de plaisir créatif.
Ce que dit vraiment la science
Il serait exagéré d’affirmer que notre cerveau « a profondément besoin » que nous peignions, comme le suggère parfois Instagram.
Les recherches montrent plutôt que la création artistique peut, chez certaines personnes, être associée à une diminution du stress ou de l’anxiété, à l’activation de régions impliquées dans la récompense et à des modifications de certains réseaux cérébraux. Ces résultats sont encourageants, mais reposent encore souvent sur de petits échantillons.
Peindre peut réduire l’anxiété davantage qu’une simple activité manuelle
Une étude publiée en 2025 dans la revue scientifique iScience apporte un élément particulièrement intéressant.
Les chercheurs ont demandé à 99 jeunes adultes de participer, lors de séances différentes, à deux activités :
- réaliser une peinture abstraite ;
- compléter des labyrinthes, une tâche active et manuelle, mais non créative.
Ce protocole permettait de vérifier si le bénéfice venait simplement du fait d’occuper ses mains et son attention ou s’il existait quelque chose de particulier dans l’acte de créer.
Les deux activités ont été suivies d’une diminution de l’anxiété ressentie. Cependant, la réduction de l’anxiété était significativement plus importante après la séance de peinture.
L’étude avait été préenregistrée et chaque participant réalisait les deux activités. Cela limite certaines différences individuelles qui peuvent compliquer la comparaison entre deux groupes distincts.
Elle ne prouve pas que la peinture soigne l’anxiété, ni que tout le monde réagira de la même manière. Les participants étaient principalement de jeunes adultes et l’étude évaluait un effet immédiat. Elle renforce néanmoins l’idée que la création artistique peut apporter quelque chose de plus qu’une simple distraction.
Consulter l’étude publiée dans iScience
Créer pourrait aider l’organisme à sortir momentanément du mode stress
L’une des études les plus souvent citées sur les bienfaits de la création artistique a été menée par Girija Kaimal et son équipe auprès de 39 adultes âgés de 18 à 59 ans.
Les participants disposaient de feutres, de papier, d’argile et de matériel de collage. Ils pouvaient créer librement pendant 45 minutes, sans consigne artistique particulière.
Les chercheurs ont mesuré leur taux de cortisol salivaire avant et après l’activité. Le cortisol est une hormone indispensable au fonctionnement de l’organisme, notamment impliquée dans sa réponse au stress.
Après la séance de création, le taux de cortisol avait diminué de manière statistiquement significative. Environ trois participants sur quatre présentaient une baisse.
Mais le résultat le plus réjouissant est peut-être ailleurs : les personnes ayant déjà une expérience artistique ne semblaient pas bénéficier davantage de l’activité que les débutants.
Le type de matériel choisi et le niveau de pratique antérieur n’expliquaient pas significativement les variations observées.
Autrement dit, votre cerveau ne semble pas demander à voir votre portfolio avant de vous laisser profiter du moment.
Une étude intéressante, mais pas une preuve absolue
Cette recherche portait sur un petit nombre de personnes et ne comportait pas de groupe témoin réalisant une autre activité calme pendant la même durée.
Il est donc impossible d’affirmer que la création artistique était seule responsable de la baisse du cortisol. Le simple fait de s’accorder une pause, de manipuler des matières ou de quitter temporairement ses préoccupations habituelles a également pu jouer un rôle.
Les résultats n’étaient pas non plus identiques pour tout le monde : chez environ un quart des participants, le cortisol était resté stable ou avait légèrement augmenté.
L’étude montre néanmoins qu’une courte séance de création artistique peut accompagner une diminution du stress physiologique chez de nombreux participants, y compris chez des personnes qui ne se considèrent pas comme artistes.
Lire l’étude sur la création artistique et le cortisol
Dessiner et gribouiller activent des régions associées à la récompense
Dans une autre étude pilote, 26 adultes ont successivement réalisé trois activités très simples :
- colorier ;
- gribouiller ;
- dessiner librement.
Pendant ces exercices, les chercheurs ont mesuré l’activité du cortex préfrontal à l’aide d’une technique d’imagerie appelée spectroscopie proche infrarouge fonctionnelle, ou fNIRS.
Les trois activités ont entraîné une activation plus importante de la région médiane du cortex préfrontal que les périodes de repos. Cette zone est notamment impliquée dans certains mécanismes de motivation, d’évaluation et de récompense.
Le gribouillage a produit l’activation moyenne la plus élevée, même si les différences entre les trois exercices n’étaient pas statistiquement significatives.
Cela ne signifie pas qu’un « bouton du bonheur » s’allume automatiquement dès que nous approchons un feutre d’une feuille.
Mais cette étude suggère que le plaisir peut se trouver dans le fait de créer lui-même, indépendamment de la valeur esthétique ou marchande du résultat.
Le cerveau peut apprécier le geste, l’exploration et les petites décisions successives : choisir une couleur, modifier une forme, recommencer ou regarder apparaître quelque chose qui n’existait pas quelques minutes plus tôt.
Consulter l’étude sur le coloriage, le gribouillage et le dessin libre
Créer mobilise plusieurs fonctions cérébrales en même temps
Lorsque nous peignons, notre cerveau doit coordonner de nombreuses opérations :
- regarder et sélectionner certaines informations visuelles ;
- anticiper un mouvement ;
- ajuster la pression et la direction du geste ;
- comparer le résultat obtenu à celui que nous imaginions ;
- prendre des décisions ;
- tolérer les erreurs et chercher une nouvelle solution.
La création artistique constitue ainsi une activité à la fois sensorielle, motrice, cognitive et émotionnelle.
Une étude publiée dans PLOS One a comparé 28 adultes récemment retraités, répartis entre deux programmes de dix semaines.
Le premier groupe produisait activement des œuvres en expérimentant le dessin et la peinture. Le second observait et analysait des œuvres dans un musée.
Après dix semaines, le groupe ayant pratiqué la création artistique présentait des changements plus importants dans la connectivité fonctionnelle de certaines régions du réseau cérébral dit « par défaut ».
Ce réseau est notamment étudié pour son implication dans l’introspection, les souvenirs autobiographiques et la représentation de soi.
Les participants du groupe de création avaient également amélioré leur score de résilience psychologique.
Là encore, l’étude était de petite taille et portait sur une population très précise. Elle ne permet pas de conclure que quelques séances de peinture transformeront durablement le cerveau de tout le monde.
Elle indique toutefois que produire activement une image ne sollicite pas le cerveau de la même manière que regarder ou commenter une œuvre déjà réalisée.
Créer nous oblige à décider, expérimenter et nous adapter.
Lire l’étude publiée dans PLOS One
Peindre permet aussi de déplacer momentanément son attention
Lorsqu’une pensée nous préoccupe, notre esprit a tendance à la reprendre encore et encore.
La peinture ne règle évidemment pas le problème à notre place. Mais elle peut créer une interruption.
Il devient plus difficile de penser simultanément à la liste des courses, au dossier à terminer et à la couleur nécessaire pour obtenir exactement ce vert légèrement grisé que nous avons en tête.
Cette mobilisation de l’attention peut favoriser un état d’absorption proche de ce que les psychologues appellent le flow : un moment pendant lequel nous sommes très engagés dans une activité et perdons temporairement la notion du temps.
Nous ne sommes plus en train d’anticiper ce qui arrivera demain ou de rejouer ce qui s’est passé hier.
Nous sommes occupés à faire tenir un peu de bleu sur un morceau de papier.
Et, certains jours, c’est déjà beaucoup.
Pourquoi le fait de peindre « mal » peut libérer le cerveau
Dès que nous évaluons une activité uniquement à travers son résultat, elle risque de devenir une nouvelle source de performance.
Le tableau doit être beau.
Le gâteau doit être photographiable.
Le bricolage doit pouvoir être publié.
Le carnet doit avoir l’air suffisamment réussi pour être montré.
Mais les études sur la création et le stress ne demandent pas aux participants de produire une œuvre exceptionnelle.
Dans l’expérience consacrée au cortisol, l’expérience artistique préalable n’expliquait pas significativement la diminution observée.
Une autre étude a suivi 658 jeunes adultes pendant treize jours. Chaque jour, ils indiquaient le temps consacré à des activités créatives et décrivaient leur état émotionnel.
Les jours comportant davantage d’activités créatives que d’habitude étaient suivis d’un niveau plus élevé d’émotions positives et d’épanouissement déclaré.
Cette recherche reposait sur les déclarations des participants et concernait la créativité au sens large, pas uniquement la peinture. Elle ne permet donc pas d’établir une relation automatique de cause à effet.
Elle soutient néanmoins une idée précieuse : la créativité quotidienne peut avoir de la valeur même lorsqu’elle n’est ni professionnelle ni particulièrement maîtrisée.
Consulter l’étude sur la créativité quotidienne et le bien-être
Une activité qui n’a rien à prouver
Le véritable luxe pourrait être de créer quelque chose qui n’a aucune obligation d’être beau, utile, rentable ou partageable. Une création qui ne deviendra ni contenu, ni cadeau, ni projet professionnel.
Faut-il peindre pendant 45 minutes pour ressentir un effet ?
Les 45 minutes correspondent au protocole d’une étude, et non à une durée magique déterminée par les neurosciences.
D’autres travaux utilisent des séances plus courtes ou des méthodes très différentes. Il n’existe pas encore de durée ou de fréquence universelle permettant de garantir un bénéfice.
On peut commencer beaucoup plus simplement :
- sortir une feuille, quelques feutres ou une petite boîte de peinture ;
- choisir un exercice qui ne demande pas de compétence particulière ;
- créer pendant dix à quinze minutes sans corriger chaque détail ;
- éviter de photographier immédiatement le résultat ;
- observer simplement comment on se sent avant et après.
On peut peindre des taches, recopier les contours d’une plante, inventer un motif, remplir une feuille de formes ou tester des associations de couleurs.
L’objectif n’est pas de découvrir un talent caché.
L’objectif est de laisser son cerveau faire autre chose.
Alors, notre cerveau a-t-il vraiment besoin que nous peignions ?
La formulation est probablement trop catégorique.
Notre cerveau n’a pas un besoin biologique de peinture comparable à son besoin de sommeil, d’alimentation ou de sécurité.
Mais les recherches suggèrent qu’il peut apprécier ce que la création artistique lui offre :
- une attention tournée vers le présent ;
- une succession de petites décisions ;
- une stimulation sensorielle et motrice ;
- une possibilité d’expression ;
- une diminution momentanée de l’anxiété ou du stress chez certaines personnes ;
- et parfois une sensation de plaisir ou de récompense.
La science ne dit pas que tout le monde doit devenir artiste.
Elle nous rappelle quelque chose de plus simple : nous pouvons retirer quelque chose de précieux d’une activité même lorsque nous ne sommes pas particulièrement doués pour la pratiquer.
Alors oui, vous avez le droit de peindre seule.
Vous avez le droit de peindre mal.
Et vous avez même le droit de jeter ensuite la feuille.
Le bénéfice se trouvait peut-être déjà dans le moment passé à la remplir.
Sources scientifiques
- Bellaiche L. et al. « Selective emotion regulation in creative art production: Psychophysiological reactivity during painting reduces anxiety », iScience, 2025. Consulter l’étude.
- Kaimal G., Ray K. et Muniz J. « Reduction of Cortisol Levels and Participants’ Responses Following Art Making », Art Therapy, 2016. Consulter l’étude.
- Kaimal G. et al. « Functional near-infrared spectroscopy assessment of reward perception based on visual self-expression », The Arts in Psychotherapy, 2017. Consulter l’étude.
- Bolwerk A. et al. « How Art Changes Your Brain: Differential Effects of Visual Art Production and Cognitive Art Evaluation on Functional Brain Connectivity », PLOS One, 2014. Consulter l’étude.
- Conner T. S., DeYoung C. G. et Silvia P. J. « Everyday creative activity as a path to flourishing », The Journal of Positive Psychology, 2018. Consulter l’étude.
- Strang C. E. « Art therapy and neuroscience: evidence, limits, and myths », Frontiers in Psychology, 2024. Consulter l’article.