Et si le fameux « instinct maternel » n’était pas un super-pouvoir exclusivement féminin, mais une capacité parentale qui se développe surtout… en s’occupant d’un bébé ? C’est la thèse passionnante explorée par le documentaire Paternité, une métamorphose décryptée, réalisé par Jacqueline Farmer et diffusé sur ARTE.
À travers l’anthropologie, les neurosciences, l’endocrinologie et l’étude du monde animal, le film montre que devenir père ne constitue pas seulement un changement de statut. Chez les hommes qui prennent une place active auprès de leur enfant, le corps, les hormones et le cerveau se modifient. Une conclusion qui bouscule quelques idées reçues, mais qui invite surtout à repenser très concrètement la place laissée aux pères dès les premiers jours.
Le documentaire en bref
- Titre : Paternité, une métamorphose décryptée
- Réalisation : Jacqueline Farmer
- Année : 2025
- Durée : 54 minutes
- À voir : sur ARTE.tv, annoncé disponible jusqu’au 13 novembre 2026
Un père ne naît pas seulement père : il le devient aussi biologiquement
La grossesse et l’accouchement rendent visibles les bouleversements traversés par la mère. Chez le père, la transformation paraît moins évidente. Pourtant, les recherches présentées par ARTE décrivent une véritable adaptation biologique à la paternité.
L’anthropologue américain Lee Gettler a suivi, avec ses collègues, plusieurs centaines d’hommes aux Philippines. Leur étude longitudinale a montré que la transition vers la paternité était associée à une baisse de la testostérone. Les hommes les plus impliqués dans les soins quotidiens présentaient en moyenne des taux plus bas que les pères moins investis.
Cette baisse n’est pas un signe que les hommes deviendraient « moins masculins ». Les chercheurs l’interprètent plutôt comme l’un des ajustements pouvant favoriser le passage d’une logique de recherche de partenaire à une logique de soin et de protection du petit. Le documentaire évoque également des variations du cortisol et de l’ocytocine autour de la naissance et au contact du bébé.
La nuance compte : une association hormonale ne suffit pas à prouver qu’une hormone dicte un comportement. L’implication peut modifier la biologie, tandis que les changements biologiques peuvent à leur tour faciliter certains comportements. La réalité est probablement faite d’influences réciproques entre le corps, l’expérience et le contexte social.
Le cerveau parental se construit aussi par l’expérience
Les travaux de la neuroscientifique Ruth Feldman constituent l’un des passages les plus frappants du film. Dans une étude portant sur des mères, des pères coparents et des pères assumant les soins principaux dès la naissance, les chercheurs ont observé des profils d’activation cérébrale différents selon le rôle occupé.
Chez les mères ayant accouché, le réseau émotionnel — notamment l’amygdale, impliquée dans la détection des signaux importants ou menaçants — était particulièrement actif. Chez les pères coparents, un réseau davantage associé à l’interprétation des signaux sociaux était plus sollicité.
Mais chez les pères qui étaient les principaux donneurs de soins de leur bébé, les deux réseaux communiquaient fortement et l’activation de l’amygdale se rapprochait de celle observée chez les mères. Autrement dit, le cerveau parental apparaît remarquablement plastique : il s’adapte à la responsabilité réelle et au temps consacré à l’enfant.
L’idée essentielle à retenir : la biologie n’oppose pas une mère naturellement compétente à un père condamné au rôle d’assistant. Grossesse, accouchement et allaitement créent évidemment des expériences corporelles spécifiques, mais les compétences de soin, l’attention aux signaux et l’attachement se développent aussi par la proximité et la répétition.
Les pères reconnaissent-ils aussi bien les pleurs de leur bébé ?
« Il ne l’entend pas pleurer » ou « sa mère sait tout de suite ce qu’il a » : ces phrases sont souvent présentées comme des évidences biologiques. Le bioacousticien français Nicolas Mathevon et ses collègues ont pourtant montré que les pères et les mères pouvaient reconnaître avec une efficacité comparable les pleurs de leur propre bébé.
Le facteur déterminant n’était pas le sexe du parent, mais le temps quotidien passé avec l’enfant. Dans l’étude publiée en 2013 dans Nature Communications, les performances des pères suffisamment exposés aux pleurs de leur bébé étaient comparables à celles des mères.
Ce résultat ne signifie pas que chaque parent interprète instantanément chaque pleur. Il montre que cette reconnaissance s’apprend par familiarisation. Plus on s’occupe d’un enfant, plus on affine sa lecture de ses sons, de ses gestes, de son rythme et de ses façons particulières de manifester un besoin.
Ce que le monde animal raconte de la paternité
Le documentaire élargit ensuite le regard à l’évolution. L’anthropologue Sarah Blaffer Hrdy, dont l’ouvrage Le Temps des pères a nourri le film, rappelle que les soins paternels ne constituent pas une anomalie récente inventée par les sociétés modernes.
Chez diverses espèces, des mâles transportent, protègent, nourrissent ou surveillent leurs petits. Le film évoque notamment des grenouilles qui déplacent leurs têtards pour les mettre à l’abri, ainsi que les douroucoulis, ou singes de nuit, chez lesquels les mâles portent très largement les petits. Ces exemples ne servent pas à plaquer directement le comportement animal sur les familles humaines. Ils montrent plus modestement que le soin apporté par les mâles possède bien une histoire évolutive.
Sarah Blaffer Hrdy décrit l’être humain comme une espèce ayant évolué grâce à l’élevage coopératif : les bébés ont longtemps été pris en charge non seulement par leur mère, mais aussi par des pères, grands-parents, frères, sœurs et autres membres du groupe. Le soin n’a jamais été uniquement une affaire individuelle.
Le véritable déclencheur : avoir du temps et une place
C’est probablement là que le documentaire devient le plus politique. Dire que les pères disposent d’un potentiel biologique pour prendre soin d’un bébé ne suffit pas. Encore faut-il leur permettre de l’exercer.
Si un parent devient dès la naissance l’expert des repas, des endormissements, des rendez-vous, des vêtements et des pleurs, tandis que l’autre intervient ponctuellement selon ses instructions, l’écart de compétence se creuse mécaniquement. On finit alors par prendre pour une différence « naturelle » ce qui est en grande partie le résultat d’une différence d’entraînement et de responsabilité.
Le congé du second parent, l’organisation du travail, les habitudes familiales et même la façon dont les professionnels s’adressent aux parents participent donc à cette transformation. Laisser un père faire ne signifie pas lui confier seulement les moments agréables ou lui demander d’« aider ». Cela suppose qu’il puisse prendre en charge des séquences complètes, apprendre, tâtonner, décider et devenir à son tour la personne qui sait.
Comment favoriser ce lien dès les premières semaines ?
- Pratiquer le peau à peau en sécurité : retrouvez les recommandations de sécurité pour le peau à peau.
- Confier des routines entières : change, bain, portage, promenade, endormissement ou biberon lorsque le mode d’alimentation le permet.
- Laisser chacun construire sa manière de faire : différent ne veut pas forcément dire moins bien, dès lors que la sécurité et les besoins de l’enfant sont respectés.
- Partager aussi la charge mentale : anticiper les couches, connaître les horaires, prendre les rendez-vous et remarquer qu’un vêtement devient trop petit font partie du travail parental.
- Créer une place même en cas d’allaitement : voir nos conseils sur le rôle du co-parent pendant les nuits d’allaitement.
Pour aller plus loin, notre article sur la place du co-parent pendant la grossesse, l’accouchement et après propose d’autres pistes concrètes.
Un message libérateur… à condition de ne pas créer une nouvelle injonction
Ce documentaire retire à la biologie le rôle d’excuse parfois utilisé pour maintenir une répartition inégale des soins. Non, les pères ne sont pas condamnés à être maladroits avec les bébés. Non, les mères ne sont pas seules à pouvoir comprendre, apaiser et protéger un nourrisson.
Mais il ne faudrait pas transformer cette découverte en nouvelle compétition parentale ni en obligation d’éprouver immédiatement un bouleversement spectaculaire. L’attachement n’arrive pas toujours comme une évidence, chez les pères comme chez les mères. Il peut se construire progressivement, au fil des gestes répétés, de la fatigue partagée et des moments ordinaires.
Le plus beau message de Paternité, une métamorphose décryptée est peut-être celui-ci : prendre soin crée la capacité de prendre soin. Pour que les pères deviennent pleinement parents, il ne suffit donc pas de leur dire qu’ils en sont capables. Il faut aussi leur donner du temps, de la responsabilité et une vraie place.
Questions fréquentes
Les pères ont-ils un instinct parental ?
Les recherches décrivent un potentiel biologique et cérébral de soin qui se renforce avec la proximité, l’expérience et l’implication auprès du bébé.
La testostérone baisse-t-elle quand un homme devient père ?
Une étude longitudinale a observé une baisse plus importante chez les hommes devenus pères, notamment chez ceux impliqués dans les soins. Il s’agit d’une tendance moyenne.
Un père reconnaît-il les pleurs de son bébé aussi bien qu’une mère ?
Oui, lorsqu’il passe suffisamment de temps avec lui. La capacité dépend surtout de l’exposition aux pleurs du bébé, et non du sexe du parent.
Où voir le documentaire d’ARTE sur la paternité ?
Paternité, une métamorphose décryptée est disponible sur ARTE.tv jusqu’au 13 novembre 2026, selon la page officielle.