Il y a encore une question que l’on pose très facilement à une femme ou à un couple : « Et les enfants, c’est pour quand ? »
Comme si la suite logique était écrite d’avance : études, travail, couple, appartement… puis enfant.
Mais que se passe-t-il lorsque l’on répond simplement : « Jamais. Je n’en veux pas. »
C’est précisément le sujet de France : génération « no kids », un documentaire de la collection ARTE Regards, diffusé en septembre 2026. Pendant une trentaine de minutes, le reportage suit Yasmine, Lou et Chloé, trois adultes qui ont décidé de ne pas avoir d’enfant. Et derrière leurs parcours apparaît une question beaucoup plus vaste : sommes-nous en train de dissocier, enfin, la vie adulte de l’obligation de devenir parent ?
« Je ne veux pas d’enfant » : une phrase encore difficile à entendre
Le documentaire s’intéresse moins à la démographie qu’à ce que cette décision provoque autour de ceux qui la prennent. Liberté, inquiétudes concernant l’avenir ou simplement une manière différente d’imaginer une vie heureuse : il n’existe évidemment pas une seule raison de ne pas vouloir d’enfant.
Mais ne pas en vouloir continue souvent à appeler une explication : « Pourquoi ? », « Tu changeras d’avis », « Tu n’as simplement pas rencontré la bonne personne », « Et tu ne regretteras pas ? » Comme si vouloir un enfant constituait la position par défaut et ne pas en vouloir, celle qu’il fallait justifier.
Une phrase qui reste en tête
Il y a quelque temps, j’étais tombée sur une vidéo dans laquelle un homme lançait une phrase qui m’est restée : « Do you know how badly you have to mistreat a mammal to make it stop reproducing? » — en substance : « Vous imaginez à quel point il faut maltraiter un mammifère pour qu’il cesse de vouloir se reproduire ? »
La formule est brutale. Et biologiquement, elle est beaucoup trop simplificatrice : les comportements reproductifs des mammifères dépendent d’une multitude de facteurs et on ne peut évidemment pas transformer une punchline en explication scientifique de la baisse de la natalité humaine.
Mais comme question sociale, elle m’avait marquée. Non pas « qu’est-ce qui ne va pas chez une génération qui veut moins d’enfants ? », mais plutôt : qu’est-ce que notre société propose aux jeunes adultes pour que l’idée même d’avoir des enfants puisse parfois leur sembler incompatible avec la vie qu’ils souhaitent mener ?
Logement, travail, coût de la vie, charge mentale, climat, avenir, équilibre entre vie professionnelle et familiale, difficulté à construire des relations durables… La baisse de la natalité a des causes multiples. Et il serait tout aussi faux de réduire le choix « no kids » à une réaction à un environnement devenu hostile : certaines personnes, tout simplement, ne désirent pas devenir parents.
C’est précisément cette tension qui rend la phrase intéressante. Elle renverse le regard, mais elle ne doit pas devenir une conclusion.
Les Français veulent réellement moins d’enfants
Cette évolution n’est pas seulement une impression. Les données récentes de l’Insee montrent une baisse historique des naissances en France, tandis que les travaux de l’Institut national d’études démographiques (INED) montrent également une évolution des intentions.
Selon une étude publiée en 2025 à partir de l’enquête Erfi 2 menée auprès de 12 800 personnes, les moins de 40 ans souhaitent aujourd’hui moins d’enfants qu’il y a vingt ans. En 2005, 6 % des personnes interrogées déclaraient ne souhaiter aucun enfant. En 2024, elles étaient 12 %.
La proportion a donc doublé en vingt ans. Cela ne signifie évidemment pas qu’une « génération no kids » serait en train de remplacer une génération de parents : la famille de deux enfants reste très largement un modèle de référence. Mais quelque chose bouge.
Pourquoi ne veulent-ils pas d’enfants ?
C’est ici que le documentaire évite heureusement une explication unique. Pour certains, c’est la liberté. Pour d’autres, l’absence pure et simple de désir de parentalité. Pour d’autres encore, les inquiétudes concernant le climat et le monde dans lequel grandirait leur enfant jouent un rôle.
Les recherches de l’INED observent d’ailleurs que les personnes très préoccupées par le changement climatique et l’avenir des générations futures déclarent en moyenne souhaiter moins d’enfants. Mais cet effet s’inscrit parmi de nombreux facteurs : résumer la baisse actuelle de la fécondité à l’éco-anxiété serait donc très réducteur.
Il y a surtout une idée beaucoup plus simple : certaines personnes sont heureuses sans enfant.
Et si c’était justement cela qui était nouveau ?
Des travaux de l’INED consacrés aux personnes choisissant de rester sans enfant avaient déjà mis en évidence des motivations telles que le fait d’être bien sans enfant ou le désir de conserver sa liberté. Cette décision peut être envisagée non comme un manque, mais comme l’affirmation d’un choix de vie positif et épanouissant, à contre-courant de la norme consistant à « faire famille ».
Et cette nuance est essentielle. Pendant longtemps, l’absence d’enfant a surtout été envisagée depuis l’extérieur comme quelque chose qui manquait. On demandait rarement : « Es-tu heureux sans enfant ? » On demandait plutôt : « Pourquoi n’en as-tu pas ? »
Une question qui concerne aussi… les parents
Et c’est peut-être pour cela que ce documentaire trouve parfaitement sa place sur MintyWendy. Parce qu’un média consacré à la parentalité peut aussi parler de ceux qui ne veulent pas devenir parents. Peut-être même qu’il doit le faire.
Reconnaître que la parentalité est un choix lui redonne paradoxalement toute sa valeur.
Avoir un enfant n’est pas l’étape suivante d’une checklist d’adulte. Ce n’est pas quelque chose que l’on devrait faire parce que « c’est comme ça ». C’est une transformation immense de l’existence, du quotidien, du corps parfois, du couple souvent, des finances, du travail, du temps disponible et de la manière même dont on se projette dans l’avenir.
On peut profondément aimer être parent et comprendre que quelqu’un d’autre puisse ne pas vouloir cette vie. Les deux propositions ne s’opposent pas.
Ne pas vouloir et ne pas pouvoir
Attention cependant à ne pas tout mélanger. La baisse de la natalité ne peut évidemment pas être expliquée uniquement par l’apparition d’une génération revendiquant une vie sans enfant.
Certaines personnes ne veulent pas d’enfant. D’autres en veulent mais plus tard. Certaines hésitent. D’autres rencontrent des difficultés médicales, économiques, professionnelles, conjugales ou immobilières qui retardent ou empêchent leurs projets.
Une génération moins certaine de vouloir des enfants n’est donc pas nécessairement une génération qui les refuse.
Finalement, la vraie révolution est peut-être ailleurs
Le documentaire Génération « no kids » ne raconte finalement pas seulement trois personnes qui ne veulent pas d’enfant. Il raconte une société dans laquelle une trajectoire autrefois presque automatique devient progressivement une possibilité parmi d’autres.
Avoir un enfant. En avoir plusieurs. En avoir un seul. Ne pas savoir encore. Ou ne jamais en avoir.
Cela pose évidemment des questions démographiques collectives. Mais à l’échelle individuelle, reconnaître cette liberté paraît essentiel.
Et peut-être pouvons-nous commencer par une toute petite révolution dans nos conversations. La prochaine fois que quelqu’un nous dit qu’il ne veut pas d’enfant, résister à l’envie de demander : « Pourquoi ? »
À voir
ARTE Regards – France : génération « no kids »
Documentaire, France, 2026 – environ 31 minutes.
Voir le documentaire sur ARTE