On entend souvent qu’il faut regarder son bébé dans les yeux pour créer du lien, favoriser son développement ou l’aider à communiquer. Dit comme ça, on pourrait presque ajouter cette consigne à la longue liste des choses que les jeunes parents seraient censés « bien faire ».
Mais une étude publiée en août 2026 raconte quelque chose de beaucoup plus intéressant, et beaucoup moins culpabilisant : le regard n’est pas une technique que le parent applique à son bébé. C’est une interaction qui se construit à deux.
Bébé ne se contente pas de recevoir nos interactions
Publiée en ligne le 25 août 2026 dans une revue scientifique consacrée au développement de l’enfant, l’étude de Cristin M. Holland et ses collègues s’est intéressée aux échanges entre le regard du nourrisson et la façon dont sa mère répond à ses signaux.
Les chercheurs ont analysé des vidéos de jeux entre mères et enfants à plusieurs âges : 2, 6, 9, 12, 18 et 24 mois. Ils ont notamment observé la capacité du bébé à regarder sa mère et la réactivité de celle-ci pendant l’interaction.
À 24 mois, ils ont également évalué ce que les chercheurs appellent l’engagement conjoint : ces moments où l’enfant et l’adulte partagent leur attention autour d’un même objet, d’un jeu ou d’un événement. Puis, entre 36 et 42 mois, les mères ont répondu à un questionnaire portant sur certaines compétences socio-émotionnelles de leur enfant.
Ce n’est pas « le parent agit, le bébé apprend »
Ce que suggèrent les résultats est surtout intéressant par le changement de perspective qu’ils proposent.
Entre 2 et 18 mois, le regard du bébé et la réponse de sa mère semblent s’influencer réciproquement au fil du temps. Ces interactions étaient ensuite liées à l’engagement conjoint observé à 24 mois, lui-même associé aux compétences socio-émotionnelles mesurées plus tard.
Autrement dit, le développement ne ressemble pas à une autoroute à sens unique où l’adulte fournirait les « bonnes stimulations » à un bébé passif. Le nourrisson participe lui aussi à la relation : il regarde, détourne les yeux, revient vers l’adulte, manifeste son intérêt… et ces comportements influencent à leur tour la façon dont le parent lui répond.
À retenir : cette étude ne démontre pas que regarder davantage son bébé dans les yeux le rendra plus sociable, plus autonome ou plus performant. Elle met plutôt en évidence une dynamique réciproque : bébé et adulte ajustent progressivement leurs comportements l’un à l’autre.
Et parfois, bébé ne veut justement pas nous regarder
C’est probablement le point le plus important pour les parents.
Un bébé n’a pas besoin d’être constamment en contact visuel. Il peut regarder son parent, puis détourner le regard parce qu’il est fatigué, stimulé par autre chose ou simplement parce qu’il a besoin d’une pause dans l’interaction.
L’intérêt de ces recherches n’est donc certainement pas de transformer le contact visuel en exercice de développement à réaliser plusieurs fois par jour. Il est plutôt de rappeler que les petits signaux du bébé font partie de la conversation.
Répondre à un regard lorsqu’il arrive, suivre l’objet qui attire son attention, sourire lorsqu’il cherche notre visage, attendre lorsqu’il détourne les yeux : toutes ces micro-interactions ordinaires participent à cette danse relationnelle.
La bonne nouvelle : personne n’est attentif à son bébé 100 % du temps
Une autre étude publiée en 2026 dans Child Development apporte d’ailleurs un éclairage particulièrement rassurant. En observant 38 familles dans leur quotidien, les chercheurs ont constaté que la sensibilité des mères aux signaux de détresse de leur bébé variait naturellement au cours de la journée.
Même les mères habituellement très réactives ne répondaient pas de la même façon en permanence, notamment lorsqu’elles étaient occupées par d’autres enfants ou distraites par des médias en arrière-plan.
Les chercheurs soulignent ainsi que la sensibilité parentale est dynamique et dépend du contexte. Une réalité qui ressemble beaucoup plus à une vraie journée avec un bébé qu’à l’image d’un parent disponible et concentré à chaque seconde.
Pas besoin de transformer le regard en « activité d’éveil »
On trouve aujourd’hui énormément de conseils destinés à optimiser le développement des bébés : cartes contrastées, jouets sensoriels, tapis d’éveil, musique, gestes, activités inspirées de différentes pédagogies… Certaines peuvent être intéressantes et amusantes.
Mais cette étude rappelle quelque chose de beaucoup plus simple : une partie essentielle de l’éveil se déroule déjà dans les interactions ordinaires.
Quand bébé cherche votre visage pendant que vous changez sa couche. Quand vous regardez ensemble le chien traverser la pièce. Quand il vous tend un jouet et attend votre réaction. Quand vous imitez son bruit absurde et qu'il recommence immédiatement parce que cela vous a fait rire.
Ce ne sont pas forcément des « activités ». Ce sont simplement des échanges.
Alors, faut-il regarder son bébé dans les yeux ?
Oui… quand l’interaction s’y prête.
Mais probablement pas avec l’idée qu’il faudrait atteindre un quota quotidien de contact visuel.
Ce que cette recherche met surtout en lumière, c’est que la relation se construit dans les allers-retours. Le bébé nous observe et s’adapte à nous ; nous l’observons et nous nous adaptons à lui.
Et c’est peut-être cela, finalement, qui est fascinant : dès les premiers mois, nous ne sommes pas simplement en train d’apprendre au bébé à communiquer. Nous apprenons déjà à communiquer ensemble.
Sources
Holland CM, Sideris J, Thompson BL, Levitt P, Baranek GT. Developmental Transactions Between Infant Gaze and Maternal Responsiveness and Measures of Social-Emotional Competence in Toddlerhood. Première publication en ligne le 25 août 2026. DOI : 10.1177/15394492261476582.
de Barbaro K, Madden-Rusnak A. Everyday Maternal Sensitivity to Distress is Dynamic and Systematically Varies Across Contexts. Child Development. 2026;97(2):465–481. DOI : 10.1093/chidev/aacaf037.