Les Demoiselles d’Anne-Gaëlle Huon : le roman qui sent la corde de jute, la sororité et les femmes qui refusent de rester sages

Les Demoiselles d’Anne-Gaëlle Huon : le roman qui sent la corde de jute, la sororité et les femmes qui refusent de rester sages


Les Demoiselles, d’Anne-Gaëlle Huon, est de ses romans qu’on ouvre pour “lire deux chapitres” et qui finissent par coloniser tout le canapé, le plaid, la tisane et l’heure raisonnable du coucher.

C’est un roman solaire, mais pas naïf. Un roman de femmes, mais pas une carte postale à la lavande. Un roman historique, mais jamais empesé. On y trouve le Pays basque, les années 1920, des ouvrières, des cocottes, des secrets, des blessures, des chansons, des robes, des espadrilles, des destins cabossés et cette chose assez rare en littérature feel-good : une vraie colonne vertébrale historique.

Et puis surtout, il y a Rosa.

De quoi parle Les Demoiselles ?

Rosa a quinze ans lorsqu’elle quitte l’Espagne pour rejoindre le Pays basque français. Comme d’autres jeunes filles de son époque, elle part travailler dans une fabrique d’espadrilles à Mauléon.

Elles sont jeunes, souvent pauvres, parfois à peine sorties de l’enfance. Elles traversent les Pyrénées pour gagner leur vie, aider leur famille, préparer leur avenir, se constituer un trousseau. On les appelle les Hirondelles, parce qu’elles arrivent avec la saison, travaillent dur, puis repartent.

Sur le papier, on pourrait croire à un roman d’apprentissage assez classique : une jeune fille quitte son pays, découvre le monde, grandit, tombe, se relève.

Mais Anne-Gaëlle Huon ne s’arrête pas là.

Rosa va croiser la route d’une maison pas tout à fait comme les autres : celle des Demoiselles. Un lieu tenu par des femmes qui n’ont rien demandé à personne, et surtout pas la permission d’exister.

Le contexte historique : les Hirondelles, ces jeunes Espagnoles oubliées

Ce qui donne une profondeur particulière au roman, c’est son ancrage dans une réalité historique peu connue.

Au début du XXe siècle, de nombreuses jeunes Espagnoles traversaient les Pyrénées pour venir travailler dans l’industrie de l’espadrille, notamment à Mauléon, dans le Pays basque. Elles étaient saisonnières, courageuses, souvent très jeunes. Elles quittaient leur famille pour gagner un salaire dans des conditions difficiles.

Anne-Gaëlle Huon s’empare de cette mémoire avec beaucoup de délicatesse. Elle ne transforme pas les Hirondelles en figurines folkloriques. Elle leur donne des visages, des corps fatigués, des rêves, des peurs, des colères, des élans.

Et c’est là que le roman devient intéressant : derrière le décor lumineux du Pays basque, il parle de travail féminin, de migration, de pauvreté, de transmission, de violence sociale, mais aussi de liberté.

Les personnages principaux : une maison de femmes, mais pas une maison sage

Rosa

Rosa est le cœur battant du roman. Elle arrive jeune, vulnérable, déracinée, mais elle n’est jamais écrite comme une victime passive. Elle observe, elle apprend, elle absorbe. Elle va se construire au contact des autres femmes, dans un monde qui ne fait pas beaucoup de place aux filles pauvres et étrangères.

Rosa est un personnage d’apprentissage, mais aussi de mémoire. À travers elle, le roman raconte ce que l’on garde, ce que l’on transmet, ce que l’on tait, et ce qui finit toujours par remonter.

Véra

Véra fait partie de ces personnages qui entrent dans un roman comme on entre dans une pièce en claquant la porte. Elle a du panache, du mystère, de la force, et probablement cette capacité très féminine à faire croire que tout va bien alors que l’intérieur ressemble à une armoire normande tombée dans un escalier.

Elle incarne une forme de liberté flamboyante. Pas une liberté propre et bien repassée. Une liberté gagnée, défendue, parfois payée cher.

Colette

Colette apporte au roman une dimension plus tragique, plus romanesque aussi. Elle évoque ces femmes dont la beauté, le désir ou la sensualité ont été observés, jugés, utilisés, parfois punis.

Avec elle, Anne-Gaëlle Huon rappelle que l’émancipation féminine n’est pas un slogan Pinterest écrit sur fond beige. C’est souvent une négociation permanente avec le regard des autres, l’argent, le corps, la réputation, la survie.

Thérèse, Carmen, Bernadette et les autres

Les Demoiselles, c’est aussi une galerie de personnages secondaires très vivants. Chacune porte une couleur, une blessure, un humour, une manière de tenir debout.

Ce qui fonctionne très bien, c’est que le roman ne cherche pas à fabriquer une sororité parfaite. On n’est pas dans une pub pour tisane bio où toutes les femmes rient en robe fluide au ralenti.

Ici, les femmes se soutiennent, mais elles se frottent aussi les unes aux autres. Elles ont leurs secrets, leurs défauts, leurs contradictions. Et c’est précisément ce qui les rend crédibles.

Pourquoi Les Demoiselles touche autant ?

Parce que le roman joue sur une corde très efficace : celle de la famille choisie.

Rosa arrive dans un monde où elle a peu de pouvoir. Les Demoiselles lui offrent quelque chose de rare : un lieu où elle peut exister autrement que par son utilité. Elle n’est pas seulement une travailleuse, une fille pauvre, une étrangère, une enfant à marier ou à protéger. Elle devient une personne.

C’est tout le charme du roman : il raconte comment des femmes peuvent se réparer entre elles sans forcément savoir qu’elles sont en train de le faire.

Et parfois, c’est exactement ça, la littérature qui console : pas nier la violence du monde, mais inventer un endroit où l’on peut reprendre son souffle.

Un roman historique, mais très accessible

Si vous avez peur des romans historiques où il faut se souvenir de cinq branches généalogiques, trois guerres et douze sous-préfets moustachus, respirez : Les Demoiselles reste très fluide.

Anne-Gaëlle Huon utilise l’Histoire comme un décor vivant, pas comme une leçon. Le roman parle des années 1920, du Pays basque, de Paris, des fabriques, des femmes au travail, mais toujours par les personnages.

On apprend sans avoir l’impression de réviser. Ce qui est, avouons-le, une forme supérieure de pédagogie.

Et la suite ? Ce que les étoiles doivent à la nuit

Après Les Demoiselles, Anne-Gaëlle Huon revient dans cet univers avec Ce que les étoiles doivent à la nuit.

Ce n’est pas une suite au sens strict, mais plutôt un roman compagnon, un spin-off. On y retrouve des échos, des personnages, des lieux, et surtout cette atmosphère basque où les secrets de famille ont tendance à mijoter plus longtemps qu’un axoa du dimanche.

Cette fois, l’histoire suit Liz, cheffe prodige et étoilée, qui part au Pays basque sur les traces de sa mère. Elle arrive dans un village, rencontre M. Etchegoyen, un dandy aussi insaisissable que théâtral, et se retrouve avec un défi assez simple sur le papier : transformer une gargote en adresse gastronomique.

Évidemment, rien ne va être simple.

Parce qu’il y a Peyo, le chef en place, qui ne voit pas arriver cette étrangère d’un très bon œil. Parce qu’il y a le passé. Parce qu’il y a Rosa. Parce qu’il y a les blessures d’enfance, les non-dits, les héritages invisibles.

Et parce que dans les romans d’Anne-Gaëlle Huon, les personnages ne viennent jamais seulement “changer de vie”. Ils viennent souvent comprendre ce qui, dans leur ancienne vie, les empêchait de respirer.

 

Les thèmes forts des deux romans

La sororité

Dans Les Demoiselles, la sororité n’est pas un concept marketing. C’est une stratégie de survie. Les femmes se protègent, s’engueulent, se transmettent, se relèvent.

La filiation

Dans Ce que les étoiles doivent à la nuit, la question de la mère, de l’absence et des secrets familiaux prend plus de place. Liz cherche sa mère, mais elle cherche aussi une version d’elle-même qui ne soit pas uniquement définie par la réussite ou la chute.

Le travail des femmes

Fabrique d’espadrilles, maison de femmes, cuisine professionnelle : les romans montrent des femmes au travail. Pas seulement des femmes qui aiment, souffrent ou attendent. Des femmes qui font, qui tiennent, qui créent.

La réparation

Les personnages d’Anne-Gaëlle Huon sont souvent cabossés, mais rarement écrasés. Ils avancent avec leurs failles, parfois de travers, parfois avec panache, parfois en râlant. Ce qui est probablement la manière la plus réaliste d’avancer.

Pour quel lecteur ?

Les Demoiselles est un roman parfait si vous aimez :

  • les romans historiques accessibles ;

  • les histoires de femmes fortes mais pas caricaturales ;

  • les secrets de famille ;

  • les récits autour du Pays basque ;

  • les romans à la fois lumineux et mélancoliques ;

  • les personnages secondaires hauts en couleur ;

  • les livres qui donnent envie d’appeler sa grand-mère, de partir à Mauléon ou d’acheter des espadrilles en se sentant soudain très investie dans le patrimoine artisanal.

Faut-il lire Les Demoiselles ?

Oui, si vous aimez les romans qui savent être populaires sans être plats.

Les Demoiselles a cette qualité précieuse : il se lit facilement, mais il ne raconte pas rien. Sous son apparence de roman généreux, il parle de femmes pauvres, de migration, de travail, de corps, de honte, de liberté, de reconstruction.

Et sa suite-compagne, Ce que les étoiles doivent à la nuit, prolonge l’univers avec une autre énergie : plus contemporaine, plus gastronomique, plus tournée vers les secrets familiaux et la réparation intime.

En résumé : commencez par Les Demoiselles, gardez Ce que les étoiles doivent à la nuit à portée de main, et acceptez l’idée que vous allez probablement avoir envie de partir au Pays basque.

Ce qui est toujours plus élégant qu’une envie subite de refaire toute sa vie à 23h47, mais pas forcément moins dangereux.

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