Au Royaume-Uni, The Secret Life of Dads réunit des papas autour de tresses, de pintes, de règles et de conversations qu’on n’a pas assez souvent avec les hommes.
Au premier regard, l’image est presque trop parfaite pour Internet : des papas britanniques, installés dans un pub, une pinte à portée de main, très concentrés sur des têtes à coiffer. Ils apprennent à faire une queue-de-cheval. Une tresse. Peut-être même une coiffure suffisamment solide pour survivre à une journée d’école, trois roulades dans la cour et une passion soudaine pour les barrettes papillon.
Évidemment, on sourit.
Parce que c’est tendre. Parce que c’est drôle. Parce qu’il y a quelque chose d’irrésistible à voir des hommes adultes découvrir que “faire une tresse” n’est pas exactement “attacher vaguement des cheveux avec un élastique en espérant que la gravité coopère”.
Mais réduire Pints & Ponytails à un atelier mignon de papas qui apprennent à coiffer leurs filles serait passer à côté de l’essentiel.
Car derrière les brosses, les élastiques et les mannequins, il y a un sujet beaucoup plus profond : la santé mentale des pères, l’isolement masculin, la difficulté à parler de ce que la parentalité vient bouleverser chez les hommes, et la nécessité de créer des espaces où les papas peuvent apprendre, rire, rater, recommencer.
The Secret Life of Dads : parler des pères, vraiment
The Secret Life of Dads, aussi connu sous le nom Slod Pod, est un projet britannique porté par Mathew Lewis-Carter et Lawrence Price. À la base, il ne s’agit pas d’une marque de coiffure pour papas en panique devant un chignon de danse classique. C’est un podcast, une communauté, un espace de parole autour de la paternité moderne.
Leur sujet, c’est ce qui se passe dans la tête et dans le corps des hommes quand ils deviennent pères.
La joie, oui. L’amour immense, bien sûr. Mais aussi l’anxiété, la solitude, la pression d’être solide, le sentiment de ne pas avoir de mode d’emploi, le couple qui change, le sommeil qui disparaît, l’identité qui vacille, le travail émotionnel qu’on n’avait pas forcément vu venir.
On parle beaucoup, et heureusement, de la santé mentale des mères. Du post-partum. De l’épuisement maternel. De la charge mentale. Mais les pères, eux, restent souvent coincés dans un rôle étrange : on leur demande d’être plus présents, plus tendres, plus modernes, plus investis, tout en continuant à les éduquer dans l’idée qu’un homme doit gérer, encaisser, ne pas trop se plaindre et surtout ne pas prendre trop de place dans le registre émotionnel.
Résultat : beaucoup de pères veulent faire mieux, mais ne savent pas toujours où déposer ce qu’ils vivent.
Et c’est là que Pints & Ponytails devient brillant.
Les tresses comme cheval de Troie de la santé mentale des pères
Dire à des hommes : “Venez parler de vulnérabilité masculine, de paternité, d’anxiété et de santé mentale dans un cercle de parole”, c’est nécessaire. Mais soyons honnêtes : pour beaucoup, cela peut être intimidant.
Dire : “Venez boire une pinte et apprendre à faire les cheveux de votre fille”, c’est autre chose.
Le geste est concret. Utile. Presque anodin. On n’entre pas dans la pièce en déclarant : “Bonjour, je suis venu explorer mes failles émotionnelles depuis la naissance de mon enfant.” On entre parce qu’on ne sait pas faire une tresse. Parce qu’on aimerait mieux s’occuper de sa fille. Parce qu’on en a assez de dire “demande à maman”. Parce qu’on veut prendre sa part.
Et puis, pendant que les mains s’occupent, quelque chose se détend.
On rate une première queue-de-cheval. On demande conseil au papa d’à côté. On rit. On compare les résultats. On parle de sa fille. De l’école. Du matin. De la fatigue. Du couple. De ce qu’on fait bien. De ce qu’on ne sait pas faire. De ce qu’on aimerait changer.
La tresse devient alors un prétexte. Un objet médiateur. Une manière très douce de contourner la pudeur masculine. Un cheval de Troie, oui, mais un cheval de Troie avec une brosse rose et des élastiques.
Et parfois, c’est exactement ce qu’il faut pour que la parole circule.
Parce que les pères aussi ont besoin d’un village
On dit souvent qu’il faut un village pour élever un enfant. Mais on oublie parfois que les parents aussi ont besoin d’un village.
Les mères ont historiquement construit, ou subi, des réseaux de parole autour de la parentalité : groupes de naissance, discussions de parc, forums, comptes Instagram, conversations de sortie d’école, groupes WhatsApp où l’on compare les symptômes, les devoirs, les goûters, les terreurs nocturnes et les “est-ce que c’est normal ?”.
Pour les pères, ces espaces existent moins. Ou ils sont moins évidents. Ou moins socialement autorisés.
Beaucoup d’hommes peuvent parler sport, travail, argent, politique, barbecue, travaux, anxiété financière camouflée en débat sur les taux d’intérêt. Mais parler de la peur de ne pas être un bon père ? De l’impression d’être nul avec un nourrisson ? De la difficulté à trouver sa place dans une maison où la mère semble naturellement savoir ? De la jalousie parfois, de la solitude souvent, de la fatigue qui use ? C’est plus compliqué.
Pints & Ponytails répond à cette difficulté avec une intelligence folle : ne pas forcer l’intime, mais l’autoriser. Ne pas mettre les hommes au pied du mur, mais leur offrir une porte d’entrée.
Et cette porte d’entrée, c’est une tresse.
Faire les cheveux de sa fille, ce n’est pas un détail
On pourrait croire que savoir coiffer son enfant est une compétence secondaire. Un petit truc du matin. Un geste logistique parmi d’autres.
Mais dans la vraie vie, les enfants ne vivent pas la parentalité sous forme de grandes déclarations. Ils la vivent dans les détails.
Un parent qui sait où est le doudou.
Un parent qui connaît la gourde préférée.
Un parent qui sait que les chaussettes avec couture, c’est non.
Un parent qui peut faire une tresse avant l’école sans transformer la salle de bain en scène de crime capillaire.
Ces gestes minuscules disent quelque chose d’immense : je te connais. Je connais ton quotidien. Je ne suis pas seulement là pour les grands moments, les anniversaires, les photos et les dimanches au parc. Je suis là aussi pour le matin, les nœuds, les pleurs, les barrettes, les petites demandes qui semblent insignifiantes mais qui construisent la sécurité intérieure.
Pour une fille, voir son père apprendre à la coiffer, ce n’est pas seulement avoir une jolie tresse. C’est voir un adulte masculin entrer dans un territoire qu’on a longtemps présenté comme féminin, intime, secondaire, et dire : “Moi aussi, je peux m’en occuper.”
Periods & Ponytails : quand les règles entrent dans la conversation
Avec Periods & Ponytails, le collectif pousse la logique encore plus loin.
Après les cheveux, les règles. Après les tresses, la puberté. Après le geste du matin, le corps qui change.
Et là encore, le sujet est immense.
Car les règles restent un tabou familial très puissant. On peut vivre dans une maison remplie d’adultes bienveillants, progressistes, informés, et sentir malgré tout un petit froid gêné dès qu’il faut parler de sang, de serviettes hygiéniques, de douleurs menstruelles, de culottes tachées ou de premières règles au collège.
Beaucoup de pères aiment profondément leurs filles, mais disparaissent symboliquement à l’adolescence. Pas par manque d’amour. Par gêne. Par peur de mal faire. Parce qu’on leur a fait croire que ces sujets ne les concernaient pas.
Alors les filles se tournent vers leur mère, leur sœur, leurs copines, Internet, TikTok, les toilettes du collège, parfois dans cet ordre, parfois dans le désordre.
Et les pères restent sur le seuil.
Periods & Ponytails vient justement dire l’inverse : un père peut rester dans la pièce. Il peut apprendre. Il peut écouter. Il peut ne pas tout savoir, mais ne pas fuir. Il peut devenir un adulte fiable, même sur les sujets qu’on ne lui a jamais appris à tenir.
Les règles ne sont pas un sujet de mère, elles sont un sujet de parent
Faire les cheveux de sa fille, savoir où sont les protections périodiques, comprendre ce qu’est une première règle, ne pas paniquer devant une tache de sang sur un pyjama, savoir dire “tu veux que j’aille t’acheter des serviettes ?” sans prendre une voix de documentaire animalier : tout cela fait partie de la parentalité.
Pas de la parentalité féminine. De la parentalité, tout court.
Et cette phrase devrait presque être imprimée sur les portes des salles de bain familiales.
Parce que dès qu’un sujet touche au corps féminin, on le confie encore trop facilement aux femmes. Les mères expliquent. Les mères anticipent. Les mères achètent. Les mères consolent. Les mères normalisent. Les mères savent.
Mais les filles n’ont pas seulement besoin de mères informées. Elles ont besoin d’adultes informés.
Et les garçons aussi, d’ailleurs.
Un père capable de parler des règles sans malaise n’aide pas seulement sa fille. Il participe à changer l’atmosphère générale de la maison. Il montre aux garçons que les règles ne sont ni sales, ni drôles, ni honteuses. Il montre que le corps féminin n’est pas un territoire mystérieux, embarrassant ou inférieur. Il montre que prendre soin, ce n’est pas “faire la maman”. C’est être un adulte.
Le piège du “papa héros”
Il faut tout de même faire attention à un petit piège très classique : applaudir exagérément les pères dès qu’ils font une chose que les mères font depuis des générations dans une indifférence quasi institutionnelle.
Un papa qui apprend à coiffer sa fille, c’est beau. Mais ce n’est pas miraculeux.
Un père qui achète des protections périodiques, c’est important. Mais ce n’est pas une expédition au pôle Nord.
Un homme qui parle de santé mentale, c’est courageux. Mais cela devrait aussi devenir normal.
Valoriser ces initiatives ne veut donc pas dire distribuer des médailles à chaque papa qui touche un élastique. Cela veut dire reconnaître qu’on est en train de déplacer quelque chose. Une norme. Une gêne. Un vieux script familial.
Et ce déplacement mérite d’être regardé.
Non pas parce que ces pères seraient extraordinaires, mais parce qu’ils montrent une direction intéressante : celle d’une paternité moins décorative, moins périphérique, moins coincée dans la posture du “j’aide ma femme”.
Ils ne viennent pas aider.
Ils viennent apprendre leur métier de parent.
Pourquoi ça touche autant
Si ces images de papas en train de tresser ont autant circulé, ce n’est pas uniquement parce qu’elles sont attendrissantes. C’est parce qu’elles répondent à une faim collective.
On a envie de voir des pères impliqués autrement.
Pas seulement dans les grands gestes.
Pas seulement dans le “papa cool” du week-end.
Pas seulement dans la figure du père qui joue, fait rire, porte sur les épaules et arrive comme une fête foraine à 18 h 42 pendant que quelqu’un d’autre a géré le goûter, les devoirs, les chaussures, les émotions et la compote renversée.
On a envie de voir des pères dans le quotidien. Dans le soin. Dans l’apprentissage. Dans le vulnérable. Dans l’intime. Dans l’adolescence. Dans les conversations moins faciles.
Et on a envie de voir des hommes ensemble, non pas pour se renforcer dans des clichés de virilité crispée, mais pour s’autoriser à grandir.
Ce qu’on peut retenir
Pints & Ponytails et Periods & Ponytails ne sont pas seulement des événements viraux. Ce sont de petits laboratoires de paternité contemporaine.
On y apprend à coiffer, oui.
Mais on y apprend surtout à prendre sa place.
À ne pas laisser la mère être la seule détentrice du savoir domestique et intime.
À ne pas fuir les sujets du corps féminin.
À parler entre pères sans attendre d’être au bord de l’effondrement.
À comprendre que le soin n’est pas une compétence féminine, mais une compétence humaine.
Et si les tresses sont le cheval de Troie de cette conversation-là, franchement, qu’on apporte les brosses, les élastiques et les pintes sans alcool. Il y a encore beaucoup de choses à démêler.