Years and Years, est une série britannique créée par Russell T Davies, sortie en 2019, appartient à cette catégorie assez inconfortable des œuvres qu’on regarde en se disant : “C’est exagéré.” Puis, trois ans plus tard : “Ah. Finalement non.”
Years and Years n’est pas une série catastrophe au sens classique du terme. Il n’y a pas un gros astéroïde, pas de zombies qui courent dans les rues, pas de ville engloutie en un épisode avec musique dramatique et hélicoptères paniqués. Sa puissance est ailleurs. Elle montre un effondrement plus familier, plus insidieux, presque poli. Celui qui arrive par notifications, par discours télévisés, par votes de colère, par crises économiques, par petits renoncements successifs.
Bref, pas l’apocalypse version feu d’artifice.
L’apocalypse version “tu as bien pensé à mettre à jour ton mot de passe ?”
Une dystopie familiale, donc beaucoup plus violente
La grande idée de Years and Years, c’est de ne pas raconter le futur depuis les bureaux du pouvoir, les bunkers ou les chaînes d’info. La série raconte le futur depuis une famille de Manchester : les Lyons.

Il y a des repas, des disputes, des bébés qui naissent, des couples qui se défont, des ados qui cherchent leur place, des parents qui vieillissent. La vie, quoi. La vraie. Celle qui continue même quand le monde, lui, commence à prendre l’eau par toutes les fenêtres.
Et c’est précisément ce choix qui rend la série si forte. Parce que les grandes crises ne restent jamais abstraites. Une crise migratoire, ce n’est pas seulement une courbe dans un journal. C’est une personne qu’on aime. Une crise bancaire, ce n’est pas seulement “les marchés”. C’est une maison perdue, une sécurité qui disparaît, une famille qui bascule. Le populisme, ce n’est pas juste un concept politique. C’est un dîner qui devient irrespirable, un proche qui commence à répéter des phrases entendues à la télévision, une conversation qui dérape.
Years and Years comprend une chose essentielle : le monde ne s’effondre pas en dehors de nous. Il s’infiltre dans les cuisines, dans les chambres d’enfant, dans les conversations WhatsApp et dans les silences familiaux.
Vivienne Rook : le cauchemar populiste en tailleur bien coupé
Impossible de parler de Years and Years sans parler de Vivienne Rook, incarnée par Emma Thompson.
Vivienne Rook est une femme politique populiste, provocatrice, médiatique, qui dit tout haut ce que certains prétendent “penser tout bas”. Elle choque, elle amuse, elle agace, elle fascine. Elle n’a pas forcément l’air d’un monstre au départ. C’est bien le problème.
La série montre avec une lucidité assez glaçante comment le cynisme devient une marque personnelle. Comment l’outrance devient un outil de communication. Comment le “elle dit n’importe quoi, mais au moins elle ose” peut finir par devenir un programme politique.
Vivienne Rook ne fonctionne pas malgré ses provocations. Elle fonctionne grâce à elles.
Et c’est là que Years and Years tape juste : elle ne présente pas le populisme comme une invasion extérieure, mais comme une tentation collective. Une fatigue. Un ras-le-bol. Un désir de simplification dans un monde devenu trop compliqué. Le danger ne vient pas seulement de ceux qui manipulent. Il vient aussi de ceux qui n’ont plus l’énergie de résister.
Ce qui est, avouons-le, une pensée absolument charmante pour accompagner son café du matin, tant elle est proche des réalités.
La technologie comme confort, puis comme piège
La série est aussi brillante dans sa façon de parler de technologie. Pas avec de grands robots métalliques ou des intelligences artificielles qui parlent avec une voix trop calme. Non. Elle parle de technologie comme nous la vivons déjà : intime, pratique, addictive, presque invisible.
Dans Years and Years, le futur ne ressemble pas à un laboratoire. Il ressemble à un salon.
Les assistants connectés sont là. Les écrans sont là. Les corps augmentés arrivent. Les données circulent. La frontière entre progrès et aliénation devient floue. Et, comme souvent, tout commence par quelque chose de séduisant : gagner du temps, être plus efficace, rester connecté, repousser les limites du corps. Ça vous dit quelque chose?
La série ne dit pas que la technologie est mauvaise. Ce serait trop facile. Elle montre plutôt ce moment très contemporain où l’on accepte beaucoup de choses parce que c’est pratique. Puis un jour, on réalise que ce qui était pratique est devenu nécessaire. Et que ce qui est nécessaire est devenu contrôlable.
C’est là que Years and Years rejoint presque Black Mirror, mais avec une différence majeure : ici, la technologie n’est jamais isolée du social. Elle ne tombe pas du ciel. Elle s’installe dans un monde déjà inégalitaire. Et donc, comme souvent, elle n’augmente pas tout le monde de la même manière.
Certains gagnent en pouvoir.
D’autres deviennent simplement plus surveillables.
La peur du futur, mais surtout la fatigue du présent
Ce qui rend Years and Years si troublante, ce n’est pas seulement qu’elle imagine des catastrophes. C’est qu’elle part de fatigues très reconnaissables.
La fatigue de suivre l’actualité.
La fatigue d’avoir peur pour ses enfants.
La fatigue de ne plus savoir si l’on est informé ou manipulé.
La fatigue de voir la vérité devenir une opinion parmi d’autres.
La fatigue de devoir encore expliquer pourquoi l’humain compte.
La série parle moins du futur que de notre épuisement face au présent.
Elle montre une famille qui essaie de continuer à vivre dans un monde où tout accélère : les crises, les discours, les images, les catastrophes, les décisions politiques, les renoncements moraux. Et dans cette accélération, chacun fait ce qu’il peut. Certains s’engagent. Certains fuient. Certains se radicalisent. Certains se protègent. Certains regardent ailleurs parce que regarder en face demande trop.
C’est peut-être ça, la question centrale de Years and Years : à quel moment devient-on complice d’un monde que l’on n’a pas vraiment choisi, mais que l’on a laissé faire ?
Une série qui fait mal parce qu’elle aime ses personnages
La force de Years and Years, c’est aussi son immense tendresse. La série n’est pas froide. Elle ne regarde pas ses personnages de haut. Elle les aime, même quand ils se trompent. Elle les accompagne dans leurs contradictions, leurs lâchetés, leurs élans, leurs moments de grâce.
C’est une série politique, oui. Mais ce n’est pas une dissertation filmée. C’est d’abord une série sur les liens.
Les liens familiaux, parfois fatigants, parfois magnifiques.
Les liens amoureux, parfois héroïques, parfois impossibles.
Les liens entre générations, quand les plus âgés regardent les plus jeunes hériter d’un monde abîmé.
Les liens entre citoyens, quand la société commence à décider qui mérite encore d’être protégé.
Et c’est là que la série devient vraiment puissante. Elle ne nous demande pas seulement : “Quel futur voulons-nous ?”
Elle nous demande : “Qui sommes-nous prêts à abandonner pour continuer à vivre confortablement ?”
Pourquoi Years and Years résonne encore plus aujourd’hui
Lors de sa sortie en 2019, Years and Years pouvait sembler anxiogène, excessive, presque trop chargée. Depuis, beaucoup de ses obsessions sont devenues encore plus familières : montée des discours autoritaires, instabilité démocratique, inflation, inquiétudes climatiques, guerre en Europe, place grandissante de la technologie dans nos vies, fatigue informationnelle.
La série n’a pas “prévu” le futur au sens magique. Elle a fait quelque chose de plus intelligent : elle a regardé le présent avec assez d’attention pour en prolonger les lignes de fracture.
C’est ce qui distingue une bonne dystopie d’un simple catalogue de catastrophes. Une bonne dystopie ne parle jamais vraiment de demain. Elle parle de ce que nous acceptons aujourd’hui.
Et Years and Years nous met face à cette zone grise : tous ces petits moments où l’on se dit que ce n’est pas si grave, que quelqu’un d’autre va réagir, que ce n’est qu’une phrase, qu’un vote, qu’une mesure temporaire, qu’une technologie pratique, qu’un compromis nécessaire.
Puis, soudain, le temporaire devient permanent.
Et le monde a changé pendant qu’on préparait le dîner.
Une série à regarder, mais pas forcément un dimanche soir avant de dormir
Soyons honnêtes : Years and Years n’est pas une série “doudou”. Ce n’est pas la série qu’on lance pour se détendre après une journée compliquée en pliant le linge. Ou alors il faut avoir un rapport très particulier au pliage de linge.
Mais c’est une série importante. Parce qu’elle réussit à faire ce que la fiction fait de mieux : rendre visible ce que nous préférons garder flou.
Elle donne un visage aux statistiques.
Une cuisine aux crises mondiales.
Une grand-mère aux débats politiques.
Un prénom aux réfugiés.
Une douleur intime aux décisions collectives.
Et elle rappelle que le futur n’est pas seulement une affaire de technologies, de gouvernements ou de marchés. Le futur est aussi une affaire de courage ordinaire. De conversations qu’on accepte d’avoir. De valeurs qu’on refuse de négocier. De personnes qu’on décide de ne pas laisser seules.
Years and Years est une série puissante parce qu’elle ne nous dit pas seulement : “Voilà ce qui pourrait arriver.”
Elle nous dit : “Regardez bien. Ça commence toujours plus doucement qu’on ne le croit.”