Lorsqu’une star masculine est accusée par plusieurs femmes de viol, d’agression sexuelle ou de comportements violents, une question me hante, parfois avec colère, parfois avec incompréhension : pourquoi certaines femmes continuent-elles à le soutenir ?
Pourquoi des femmes, qui pourraient a priori se sentir proches des victimes, prennent-elles parfois la défense de l’homme accusé ? Pourquoi certaines attaquent-elles les plaignantes, doutent-elles de leur parole, minimisent-elles les faits, ou répètent-elles publiquement que “lui, ce n’est pas possible” ?
La réponse n’est pas simple, alors j'ai cherché une explication, chercher à comprendre ce qui pour moi n'a aucun sens.
Et ce que j'ai trouvé est que l'on parle de mécanismes psychologiques, sociaux et culturels très puissants. Des mécanismes ordinaires, justement. Et c’est peut-être ce qui les rend si dérangeants.
Le problème commence souvent par une phrase : “Moi, je le connais”
Avec une célébrité, nous entretenons parfois une relation étrange. Nous ne la connaissons pas vraiment, mais nous avons l’impression de la connaître.
On l’a vue grandir. On a chanté ses chansons. On a pleuré devant ses films. On l’a trouvé drôle en interview. On a lu des portraits où il parlait de son enfance, de ses blessures, de ses amours, de ses fragilités. Il a peut-être accompagné notre adolescence, nos ruptures, nos trajets en voiture, nos dimanches soir un peu mous.
Alors, quand des accusations arrivent, elles ne sont pas toujours reçues comme une information extérieure. Elles sont vécues comme une intrusion dans une relation affective. Une forme de trahison.
La psychologie appelle cela une relation parasociale : un lien émotionnel à sens unique avec une personnalité publique. La star ne nous connaît pas, mais notre cerveau, lui, peut avoir construit une intimité imaginaire. Et cette intimité peut devenir très résistante à la contradiction.
On ne dit plus : “Je n’ai pas assez d’éléments pour savoir.” On dit : “Pas lui.”
Comme si l’attachement devenait une preuve.
La dissonance cognitive : quand la vérité menace ce qu’on a aimé
Il y a ensuite un mécanisme très humain : la dissonance cognitive.
C’est ce malaise intérieur qui apparaît quand deux idées incompatibles coexistent dans notre tête.
- “J’aime cet artiste.”
- “Cet artiste est accusé de violences sexuelles.”
Pour certaines personnes, tenir ces deux phrases ensemble est trop douloureux. Alors le psychisme cherche une sortie. Il peut séparer l’homme de l’artiste. Il peut minimiser les accusations. Il peut accuser les plaignantes de mentir. Il peut dire que “c’était une autre époque”, que “les femmes exagèrent”, que “maintenant on ne peut plus rien faire”.
Ce n’est pas toujours une réflexion construite. C’est parfois une stratégie de survie émotionnelle : protéger une image aimée, protéger un souvenir, protéger une partie de soi qui s’est construite avec cette admiration.
Parce que reconnaître qu’un homme que l’on a aimé, désiré, admiré ou défendu puisse être violent, ce n’est pas seulement changer d’avis sur lui. C’est parfois revisiter toute une période de sa propre vie.
Le mythe de la “vraie victime”
Une grande partie du soutien aux hommes accusés repose sur une idée très tenace : il existerait une bonne manière d’être victime.
Une “vraie victime” porterait plainte immédiatement. Elle couperait tout contact. Elle ne rirait pas après. Elle ne retournerait jamais voir l’homme. Elle aurait des preuves parfaites. Elle serait cohérente, calme, digne, précise, mais pas trop froide. Bouleversée, mais pas confuse. Fragile, mais pas agaçante. En résumé : une victime idéale, qui n’existe presque jamais dans la vraie vie.
Or les violences sexuelles produisent souvent de la sidération, de la confusion, de la honte, du silence, des allers-retours, des récits fragmentés. Le traumatisme ne fabrique pas toujours un témoignage bien rangé avec introduction, développement, conclusion et pièces jointes en PDF.
Mais culturellement, nous sommes encore nombreux à attendre des victimes qu’elles se comportent comme dans un mauvais téléfilm judiciaire : elles crient, elles partent, elles dénoncent, elles sont immédiatement crues. La réalité est beaucoup plus complexe.
Les chercheurs parlent de mythes du viol : des croyances fausses, mais très répandues, sur les victimes, les agresseurs et les violences sexuelles. Ces mythes déplacent souvent l’attention de l’acte vers le comportement de la victime : pourquoi était-elle là ? Pourquoi a-t-elle bu ? Pourquoi n’a-t-elle pas parlé plus tôt ? Pourquoi a-t-elle continué à lui écrire ?
On ne regarde plus l’homme accusé. On passe la femme au scanner.
La croyance rassurante que “moi, ça ne m’arriverait pas”
Il existe aussi un mécanisme psychologique très puissant : la croyance en un monde juste.
C’est l’idée, souvent inconsciente, que les choses graves arrivent pour une raison. Que les victimes ont peut-être fait une erreur. Qu’elles se sont mises en danger. Qu’elles auraient pu éviter.
C’est cruel. Mais c’est rassurant.
Parce que si une femme peut être agressée par un homme célèbre, séduisant, respecté, entouré, alors le danger n’a plus le visage rassurant du “monstre” facilement identifiable. Il peut avoir du charme. Du talent. De l’humour. Une belle chemise. Une carrière. Des fans. Une standing ovation.
Alors certaines femmes préfèrent penser : “Moi, je n’aurais jamais fait ça.” “Moi, je serais partie.” “Moi, j’aurais parlé tout de suite.”
Ce raisonnement leur redonne une illusion de contrôle. Mais il le fait au prix d’une violence faite aux victimes : celle de les rendre responsables de ce qu’elles racontent avoir subi.
Le sexisme intériorisé ne disparaît pas parce qu’on est une femme
On aimerait croire qu’être une femme suffit à comprendre spontanément les autres femmes. Ce serait pratique. Ce serait beau. Ce serait presque reposant.
Mais nous avons toutes et tous grandi dans une culture qui a longtemps appris à douter des femmes. À juger leur sexualité. À commenter leur tenue. À suspecter leurs intentions. À demander pourquoi elles parlent maintenant. À imaginer qu’elles mentent pour l’argent, la vengeance, la célébrité ou l’attention.
Le sexisme intériorisé, ce n’est pas “les femmes sont les pires ennemies des femmes”. C’est plus subtil, et donc plus dangereux : c’est le moment où une femme reprend contre une autre les outils de jugement que la société lui a appris à manier.
Elle peut alors défendre un homme non pas malgré la misogynie ambiante, mais à travers elle.
Le pouvoir est séduisant, surtout quand il chante bien
Il y a aussi une dimension rarement avouée : certaines personnes s’identifient davantage au pouvoir qu’à la vulnérabilité.
Soutenir la star, c’est rester du côté de la lumière. Du talent. Du glamour. Du groupe. Du concert. Du cinéma. De la nostalgie. C’est rester dans le récit où l’homme célèbre est un génie incompris, un séducteur excessif, un artiste tourmenté, un homme “complexe”.
Soutenir les victimes, c’est accepter d’entrer dans un récit beaucoup moins confortable : celui de la domination, de l’emprise, de la peur, de la sidération, des procédures, des messages relus mille fois, des années de silence, des commentaires humiliants.
Le pouvoir offre une esthétique. La victime, elle, oblige à regarder le réel.
“On ne peut plus rien dire” : la nostalgie comme refuge
Dans les affaires de violences sexuelles, le débat se déplace souvent très vite. On ne parle plus des faits. On parle de “cancel culture”, de “puritanisme”, de “tribunal médiatique”, de “fin de la séduction”.
Ce déplacement est confortable, parce qu’il permet de transformer une question de violence en question de génération.
Au lieu de se demander : “Y a-t-il eu abus de pouvoir, contrainte, agression, absence de consentement ?”, on se demande : “Est-ce qu’on a encore le droit de draguer ?”
C’est pratique. Mais c’est souvent hors sujet.
La question n’est pas de savoir si la séduction existe encore. La question est de savoir pourquoi certains hommes puissants ont si longtemps pu confondre désir, accès, insistance et droit d’usage du corps des autres.
Le mécanisme DARVO : quand l’accusé devient la “vraie victime”
Dans certaines affaires, on observe un mécanisme bien connu des spécialistes des violences : DARVO, pour Deny, Attack, Reverse Victim and Offender.
En français : nier, attaquer, inverser la victime et l’agresseur.
Le schéma est souvent le même :
- l’homme accusé nie les faits ;
- il attaque la crédibilité des plaignantes ;
- il se présente ensuite comme la vraie victime : victime d’un complot, des médias, du féminisme, de son époque, de femmes intéressées ou instables.
Ce renversement fonctionne très bien médiatiquement, parce qu’il produit un récit simple et émotionnellement efficace. Il donne aux fans une histoire à défendre : leur idole ne serait pas un homme mis en cause par plusieurs témoignages, mais un homme “sacrifié”.
Et dans une société qui aime les grands hommes blessés presque autant qu’elle soupçonne les femmes qui parlent, ce récit trouve vite son public.
Le fandom transforme parfois le doute en appartenance
Sur les réseaux sociaux, soutenir une star accusée peut devenir une identité collective.
On ne dit plus seulement : “Je pense qu’il est innocent.” On dit : “Nous, les vrais fans, nous savons.”
Le groupe renforce la croyance. Les critiques deviennent des ennemis. Les journalistes deviennent suspects. Les plaignantes deviennent des menteuses. Chaque nouvelle accusation est réinterprétée comme une preuve du complot. Plus les faits sont nombreux, plus le groupe se resserre.
C’est le piège des communautés numériques : elles donnent de la chaleur, de l’appartenance, du soutien. Mais elles peuvent aussi transformer l’admiration en loyauté aveugle.
Mais alors, faut-il forcément arrêter d’aimer l’œuvre ?
C’est une autre question, et elle est difficile.
On peut aimer une chanson et entendre les accusations. On peut avoir été bouleversée par un film et refuser d’humilier les plaignantes. On peut garder un souvenir personnel tout en acceptant qu’il ne constitue pas une preuve d’innocence.
Le problème n’est pas toujours d’avoir aimé. Le problème commence quand, pour protéger ce que l’on a aimé, on détruit celles qui parlent.
On peut être triste. On peut être déçue. On peut être perdue. On peut ne pas savoir quoi faire de l’œuvre, du souvenir, du poster mental qu’on avait accroché quelque part dans son adolescence.
Mais la confusion émotionnelle ne devrait jamais devenir une arme contre les victimes présumées.
Ce que ces affaires racontent de nous
Ce soutien féminin aux hommes célèbres accusés ne raconte pas seulement l’histoire d’un fandom. Il raconte notre rapport collectif au pouvoir masculin.
Il raconte que nous avons longtemps appris à admirer les hommes avant d’écouter les femmes. À trouver les hommes “complexes” et les femmes “compliquées”. À excuser le génie, l’âge, l’alcool, la souffrance, la séduction, la maladresse, la passion. À demander aux femmes d’être parfaites pour être crédibles, pendant que les hommes peuvent être abîmés, excessifs, tourmentés, mais toujours fascinants.
Il raconte aussi que croire les victimes, ou simplement les écouter sérieusement, demande parfois de renoncer à une partie de notre confort.
Parce qu’écouter, vraiment écouter, c’est accepter que le danger ne ressemble pas toujours à ce qu’on avait imaginé. Qu’il peut avoir une belle voix. Une filmographie culte. Un sourire charmant. Une interview drôle. Une place dans notre mémoire.
En résumé
Si certaines femmes défendent des hommes célèbres accusés de violences sexuelles, ce n’est pas parce qu’elles seraient “folles” ou incapables de solidarité. C’est souvent le résultat d’un mélange de relation parasociale, de dissonance cognitive, de mythes autour du viol, de croyance en un monde juste, de sexisme intériorisé, d’identification au pouvoir, de nostalgie et d’effet de groupe.
Ce n’est pas une excuse. Mais c’est une explication.
Et peut-être que la vraie question n’est pas seulement : “Pourquoi certaines femmes défendent-elles ces hommes ?”
Mais aussi : qu’est-ce que notre culture a tellement bien raconté sur les hommes puissants, et tellement mal raconté sur les femmes qui parlent, pour que ce soutien nous semble encore si familier ?