Le syndrome de Stockholm existe-t-il vraiment ? L’histoire sexiste d’un diagnostic qui n’en est pas un

Le syndrome de Stockholm existe-t-il vraiment ? L’histoire sexiste d’un diagnostic qui n’en est pas un

« Elle s’est attachée à son ravisseur. » « Elle le défend malgré ce qu’il lui a fait. » « Elle aurait pu partir. » Pour expliquer les réactions déroutantes de personnes retenues, violentées ou placées sous emprise, une expression revient sans cesse : le « syndrome de Stockholm ». Elle paraît scientifique. Pourtant, ce syndrome n’est pas un diagnostic psychiatrique reconnu et ne repose sur aucun ensemble de critères validés. Son histoire raconte aussi autre chose : la façon dont la parole de femmes jugées trop lucides, trop critiques ou pas assez conformes à l’image de la « bonne victime » a pu être disqualifiée.

En bref
Dire que le « syndrome de Stockholm n’existe pas » demande une nuance : des personnes captives peuvent effectivement éprouver de l’attachement, de la gratitude ou de l’ambivalence envers leur agresseur. Ce qui n’est pas établi scientifiquement, c’est l’existence d’un syndrome clinique distinct, doté de critères diagnostiques fiables. Et l’étiquette peut masquer des stratégies de survie parfaitement compréhensibles.

D’où vient le « syndrome de Stockholm » ?

L’expression naît après une prise d’otages survenue en août 1973 dans la banque Kreditbanken, sur la place Norrmalmstorg à Stockholm. Pendant six jours, quatre employés sont retenus dans la chambre forte par Jan-Erik Olsson, bientôt rejoint par Clark Olofsson.

À la sortie, le comportement de certaines victimes déconcerte : elles critiquent l’action de la police, semblent faire davantage confiance aux ravisseurs qu’aux autorités et refusent d’entrer simplement dans le rôle attendu de victimes reconnaissantes envers leurs sauveurs. L’une d’elles, Kristin Enmark, avait notamment exprimé sa peur d’un assaut policier et tenté d’expliquer pourquoi les choix des forces de l’ordre lui paraissaient dangereux depuis l’intérieur de la banque.

Le psychiatre et criminologue suédois Nils Bejerot, qui conseillait la police sans avoir examiné les otages, interprète alors ces réactions comme un phénomène psychologique. Il parle d’abord de Norrmalmstorgssyndromet, le « syndrome de Norrmalmstorg ». L’expression « syndrome de Stockholm » entre ensuite dans le langage médiatique mondial.

Le problème est là : ce qui sera présenté comme une pathologie de l’otage naît moins d’une démonstration clinique que d’une interprétation extérieure de son comportement.

Ce que dit réellement la recherche

En 2008, une revue publiée dans Acta Psychiatrica Scandinavica a recherché les travaux disponibles dans quatre grandes bases scientifiques. Les auteurs n’ont trouvé que douze articles répondant à leurs critères, principalement des études de cas. Ils soulignent trois limites majeures :

  • le terme ne figure dans aucune classification diagnostique internationale ;
  • aucun critère diagnostique validé n’a été établi ;
  • les définitions employées sont ambiguës et variables.

Les auteurs concluent que la littérature académique est très limitée et peut être affectée par des biais de publication et de médiatisation. Autrement dit, les quelques histoires spectaculaires qui semblent correspondre au récit deviennent célèbres, tandis que l’immense diversité des réactions humaines à une captivité disparaît.

Un article du FBI Law Enforcement Bulletin, consacré à la négociation de prises d’otages, rappelait déjà en 1999 que la création d’un lien entre otages et ravisseurs n’était pas un phénomène courant. Les auteurs mettaient notamment en garde contre le mythe selon lequel il se produirait dans presque toutes les prises d’otages.

Ce que dit vraiment la recherche

Le « syndrome de Stockholm » n’est pas reconnu comme un trouble autonome dans les classifications psychiatriques internationales. Cela ne signifie pas que l’attachement, la gratitude, la peur ou l’ambivalence d’une victime seraient imaginaires. Cela signifie qu’on ne peut pas transformer automatiquement ces réactions en une maladie précise et universelle.

Pourquoi son histoire est-elle profondément genrée ?

Dans une analyse féministe de la prise d’otages publiée dans l’International Feminist Journal of Politics, la politiste Cecilia Åse étudie la manière dont le récit du « syndrome de Stockholm » a contribué à restaurer une histoire très conventionnelle : des hommes représentants de l’État en position de protecteurs, et des femmes supposées fragiles, irrationnelles ou manipulées.

Lorsque Kristin Enmark refuse ce scénario, son jugement n’est pas seulement contesté : il est psychologisé. Si elle estime que la police met les otages en danger, ce ne serait plus une analyse de la situation, mais le symptôme d’un attachement anormal à son ravisseur. Le concept permet ainsi de déplacer la question. On ne demande plus : « Avait-elle de bonnes raisons de craindre l’intervention ? » On demande : « Qu’est-ce qui ne va pas chez elle pour qu’elle pense cela ? »

C’est en ce sens que l’histoire du terme peut être qualifiée de misogyne : non parce que seules les femmes peuvent subir une captivité ou manifester de l’ambivalence, mais parce que sa naissance s’inscrit dans un récit qui a transformé la parole de femmes en preuve de leur propre dérèglement.

Ce mécanisme dépasse l’affaire de Stockholm. On le retrouve chaque fois qu’une victime ne se comporte pas comme on voudrait : elle ne fuit pas assez vite, ne dénonce pas immédiatement, revient, protège son agresseur, minimise les violences ou paraît calme au mauvais moment. Son comportement devient alors suspect, alors qu’il peut être une réponse à la peur, à l’isolement, aux menaces ou à une dépendance organisée.

Et si ce que l’on appelle « attachement » était parfois une stratégie de survie ?

Face à un danger dont on ne peut pas s’échapper, chercher à comprendre l’agresseur, anticiper son humeur, éviter de le contrarier ou saisir chaque signe d’humanité peut augmenter les chances de survivre. Ce n’est pas nécessairement adhérer à ses idées, l’aimer ou oublier la violence. C’est s’adapter à un rapport de force extrême.

Des chercheurs ont proposé le terme d’appeasement, que l’on pourrait traduire ici par « apaisement » ou « stratégie d’accommodement ». Cette approche recentre l’analyse sur une réponse neurobiologique et sociale à la menace : la personne tente de calmer l’agresseur et de préserver le lien indispensable à sa sécurité immédiate. Elle évite de présenter cette adaptation comme une faiblesse ou une pathologie propre à la victime.

Cette lecture est particulièrement utile pour comprendre les violences conjugales et le contrôle coercitif. Pourquoi une personne ne part-elle pas ? La question suppose souvent qu’elle est libre de décider dans des conditions ordinaires. Or un agresseur peut avoir progressivement contrôlé l’argent, le logement, les relations sociales, les déplacements, les enfants ou la perception du danger. Partir peut être difficile, matériellement impossible ou accroître momentanément le risque.

Parler trop vite de « syndrome de Stockholm » peut donc produire un double effacement : celui des contraintes imposées par l’agresseur et celui de l’intelligence adaptative déployée par la victime.

Faut-il bannir complètement l’expression ?

Elle reste très présente dans la culture populaire et peut servir, dans une conversation courante, à désigner une relation apparemment paradoxale entre une victime et un agresseur. Mais elle ne devrait pas être employée comme un diagnostic, encore moins comme une explication qui clôt le débat.

Une formulation plus juste consiste à décrire les faits : peur, dépendance, ambivalence, stratégie d’apaisement, adaptation à la captivité, attachement traumatique ou contrôle coercitif, selon le contexte et avec l’aide de professionnels qualifiés. Tous ces concepts ne sont pas interchangeables, mais ils obligent à regarder la situation plutôt qu’à coller une étiquette sur la victime.

Changer la question

La question « Pourquoi est-elle restée ? » nous pousse à chercher une anomalie chez la victime. « Qu’est-ce qui l’empêchait de partir ? » ou « Qu’a fait l’agresseur pour réduire ses possibilités ? » déplace enfin le regard vers le rapport de pouvoir.

Le « syndrome de Stockholm » nous apprend ainsi peut-être moins de choses sur la psychologie des otages que sur notre besoin de victimes lisibles, reconnaissantes et dociles. Refuser cette étiquette ne revient pas à nier les réactions complexes qui suivent la peur et la violence. Cela revient à les écouter sans les transformer automatiquement en pathologie — et à rendre aux personnes concernées la possibilité d’être les meilleures interprètes de ce qu’elles ont vécu.

Besoin d’aide ?
En France, le 3919 écoute, informe et oriente les femmes victimes de violences ainsi que leur entourage. En cas de danger immédiat, appelez le 17 ou le 112. Le 114 est accessible par SMS pour les personnes qui ne peuvent pas parler.

Questions fréquentes

Le syndrome de Stockholm est-il une maladie mentale reconnue ?

Non. Il ne constitue pas un diagnostic autonome reconnu dans les grandes classifications psychiatriques internationales et aucun ensemble de critères validés ne permet de le diagnostiquer de façon fiable.

Les victimes peuvent-elles malgré tout ressentir de l’attachement pour leur agresseur ?

Oui. Une personne peut ressentir simultanément peur, gratitude, attachement, empathie, colère ou ambivalence. Ces réactions sont possibles, mais elles ne prouvent pas l’existence d’un syndrome unique.

Pourquoi dit-on que le concept est sexiste ?

Parce que son histoire commence notamment par la disqualification de la parole de femmes otages : leur critique des autorités a été interprétée comme le signe d’un dérèglement psychologique plutôt que comme une perception à examiner. Le terme est aussi souvent utilisé pour expliquer le comportement de femmes victimes de violences en se concentrant sur leur psychologie plutôt que sur les actes de l’agresseur.

Quelle expression employer à la place ?

Il vaut mieux décrire précisément la situation : stratégie de survie ou d’apaisement, emprise, contrôle coercitif, dépendance, réponse au trauma ou attachement traumatique. Le choix dépend du contexte et ne remplace pas une évaluation professionnelle.

Sources

 

Article précédent

Bouillon de Culture pour les Parents d'aujourd'hui

RSS
Soporifique : le podcast qui transforme l’ennui en allié contre les insomnies

Soporifique : le podcast qui transforme l’ennui en allié contre les insomnies

Des histoires où il ne se passe presque rien, une voix monotone et trente minutes de silence : Soporifique a fait de l’ennui un concept...

Plus
Girls au Grand Palais : une exposition sur l’adolescence, la mode et la rébellion

Girls au Grand Palais : une exposition sur l’adolescence, la mode et la rébellion

Du 9 décembre 2026 au 21 mars 2027, l’exposition Girls au Grand Palais explore la façon dont l’art, la mode, la photographie et le cinéma...

Plus

Des histoires, des histoires, encore des histoires!

Coussin d’allaitement pendant la grossesse : à quoi sert-il vraiment et quand l’utiliser ?

Coussin d’allaitement pendant la grossesse : à quoi sert-il vraiment et quand l’utiliser ?

On l’appelle coussin d’allaitement, mais il peut devenir utile bien avant la naissance. Comment le placer pendant la grossesse, quand commencer à l’utiliser et ce...

Plus
Pourquoi l’ONU veut changer la carte du monde : Afrique et « justice cognitive »

Pourquoi l’ONU veut changer la carte du monde : Afrique et « justice cognitive »

L’ONU soutient une représentation du monde plus fidèle à la taille réelle des continents. Derrière Mercator, Equal Earth et la taille de l’Afrique se cache...

Plus
Parentalité positive : que dit vraiment la recherche sur ses effets chez les enfants ?

Parentalité positive : que dit vraiment la recherche sur ses effets chez les enfants ?

Une étude menée auprès de 5 644 enfants associe la « parentalité positive » à plusieurs indicateurs favorables. Mais que montre-t-elle vraiment — et surtout,...

Plus
Pourquoi regarder son bébé dans les yeux compte… mais pas de la façon que l’on imagine

Pourquoi regarder son bébé dans les yeux compte… mais pas de la façon que l’on imagine

Regarder son bébé dans les yeux favoriserait-il vraiment son développement ? Une étude publiée en août 2026 montre surtout quelque chose de plus subtil :...

Plus
Le super kit de routine Mallow à télécharger pour simplifier les matins… et les soirs

Le super kit de routine Mallow à télécharger pour simplifier les matins… et les soirs

Marre de répéter chaque matin « habille-toi », « brosse-toi les dents » et « mets tes chaussures » ? Mallow propose un kit gratuit...

Plus
Mode stimulation, mode expression : à quoi servent vraiment les rythmes d’un tire-lait ?

Mode stimulation, mode expression : à quoi servent vraiment les rythmes d’un tire-lait ?

Une étude 2026 montre qu’ajouter 5 minutes avec un autre rythme d’aspiration peut augmenter la quantité de colostrum recueillie dans les premiers jours. L’occasion d’expliquer,...

Plus
Les pères sont-ils biologiquement faits pour s’occuper des bébés ? Ce que révèle le documentaire d’ARTE

Les pères sont-ils biologiquement faits pour s’occuper des bébés ? Ce que révèle le documentaire d’ARTE

Le documentaire d’ARTE révèle comment le cerveau et les hormones des pères se transforment au contact du bébé. Ce que la science dit vraiment de...

Plus
Et si le temps d’écran de nos enfants parlait aussi de notre fatigue de parents ?

Et si le temps d’écran de nos enfants parlait aussi de notre fatigue de parents ?

Une étude récente montre que le stress parental influence les règles autour des écrans. Plutôt que culpabiliser, elle invite à parler de fatigue, de qualité...

Plus
À quel âge laisser son enfant jouer dehors seul ?

À quel âge laisser son enfant jouer dehors seul ?

Les enfants commencent à jouer dehors seuls plus tard que leurs parents. Une étude britannique relance une question très actuelle : comment redonner de l’autonomie...

Plus
Effet Mandela : apprendre aux enfants à développer son esprit critique.

Effet Mandela : apprendre aux enfants à développer son esprit critique.

Et si nos souvenirs les plus certains étaient parfois faux ? Une explication ludique et scientifique de l’effet Mandela pour apprendre aux enfants à vérifier...

Plus
Coolcation en famille : et si les meilleures vacances d’été avec bébé étaient au Nord ?

Coolcation en famille : et si les meilleures vacances d’été avec bébé étaient au Nord ?

Les familles cherchent de plus en plus des destinations plus fraîches pour l’été. La tendance coolcation invite à repenser les vacances avec bébé : moins...

Plus
Pourquoi “dans 10 minutes” ne veut vraiment pas dire la même chose pour un enfant

Pourquoi “dans 10 minutes” ne veut vraiment pas dire la même chose pour un enfant

Les enfants ne sont pas de mauvaise foi quand ils demandent encore “c’est bientôt ?”. Leur cerveau apprend progressivement à situer les événements dans le...

Plus

Les Interviews inspirantes

Don d’ovocytes : « Le lien est déjà là », le témoignage de Gracy Barberane

Don d’ovocytes : « Le lien est déjà là », le témoignage de Gracy Barberane

Peut-on aimer pleinement un enfant qui ne partage pas nos gènes ? Enceinte grâce à un don d’ovocytes, Gracy Barberane répond à cette question avec...

Plus
Le peau à peau peut-il changer une vie ? Le témoignage bouleversant de Mosimann

Le peau à peau peut-il changer une vie ? Le témoignage bouleversant de Mosimann

Mosimann pensait avoir fait un don. Le peau à peau lui a fait rencontrer sa fille. Une histoire bouleversante sur l’attachement, la naissance et ce...

Plus
Notre muse Léa, maman française vivant au Pays-Bas

Notre muse Léa, maman française vivant au Pays-Bas

Il y a des interviews qui racontent bien plus qu’un parcours de maman. Elles racontent aussi une culture, une manière de prendre soin, une vision...

Plus
Tétée d'accueil - Allaitement - Bienvnue

Tétée d’accueil : un témoignage qui bouscule l’idée de l’allaitement avec Hélène Tosco

On parle souvent d’allaitement en durée.Beaucoup moins de ce premier moment. La tétée d’accueil peut parfois être la seule — et pourtant, elle peut tout...

Plus
Co-allaitement : comment ça fonctionne ? Témoignage de Pauline

Co-allaitement : comment ça fonctionne ? Témoignage de Pauline

On imagine souvent l’allaitement comme une histoire à deux.Mais parfois, elle se vit autrement. Le co-allaitement est une réalité encore peu visible, faite de partage,...

Plus
Et si on vous avait dit qu'il vous serait Impossible d'allaiter ?

Et si on vous avait dit qu'il vous serait Impossible d'allaiter ?

  Nous pensons fondamentalement que le partage de nos expériences nous enrichit et nous aide à nous sentir moins seul(e) dans certaines situations, c'est pourquoi...

Plus