Il existe des images d’archives qui provoquent aujourd’hui un sentiment étrange. On y voit des enfants à la cantine, un verre de vin devant eux. Rien ne semble particulièrement choquer les adultes autour. C’est simplement la norme de l’époque.
En 1956, une circulaire interdit finalement les boissons alcoolisées dans les cantines scolaires pour les moins de 14 ans. Les plus grands pourront encore en boire à table pendant des années. Vu depuis 2026, cela paraît presque irréel.
Et si, dans quelques décennies, nos enfants regardaient de la même manière les images de notre époque : des élèves de 10, 11 ou 12 ans penchés sur leur smartphone, notifications en continu, réseaux sociaux dans la poche et téléphone posé à côté de l’assiette ?
« Mais tout le monde le faisait »
C’est probablement ce qui frappe le plus lorsqu’on regarde certaines archives de l’INA : les pratiques qui nous semblent aujourd’hui aberrantes n’étaient pas nécessairement perçues comme telles lorsqu’elles étaient socialement normales.
Le vin à l’école en est un exemple spectaculaire. Les archives montrent qu’en 1956, l’interdiction concernait seulement les enfants de moins de 14 ans. Il faudra attendre 1981 pour que l’alcool disparaisse complètement des établissements scolaires pour les mineurs.
La cigarette raconte une histoire comparable. Pendant des décennies, fumer était omniprésent : restaurants, bureaux, trains, télévision… et souvent à proximité des enfants. Aujourd’hui, voir un adulte fumer dans une salle de classe ou une voiture remplie d’enfants nous paraît immédiatement problématique.
Ce qui a changé n’est pas seulement notre connaissance scientifique. C’est aussi la norme sociale.
En 1956, un reportage montre la mise en place d’un restaurant scolaire à Montgeron où le vin vient d’être interdit aux moins de 14 ans. Une archive fascinante précisément parce qu’elle permet de regarder une ancienne norme avec nos yeux d’aujourd’hui.
Voir l’archive sur INA.fr
Le smartphone pourrait-il être notre « vin à la cantine » ?
La comparaison a évidemment ses limites : un smartphone n’est ni une cigarette ni un verre d’alcool. C’est aussi un outil formidable pour communiquer, apprendre, créer, se repérer ou accéder à l’information.
Mais le parallèle devient intéressant lorsqu’on parle de normalisation collective.
Beaucoup de parents racontent aujourd’hui la même difficulté : ils préféreraient retarder l’arrivée du smartphone, mais craignent que leur enfant soit le seul de sa classe à ne pas en avoir.
Le problème n’est alors plus seulement individuel. Il devient collectif.
Des parents s’organisent pour changer la norme
C’est précisément le principe de mouvements comme Smartphone Free Childhood, né au Royaume-Uni, ou en France du Pacte Smartphone.
Leur idée n’est pas nécessairement de bannir toute technologie. Elle consiste surtout à permettre aux familles de retarder collectivement l’arrivée du smartphone et des réseaux sociaux.
Car refuser seul est difficile. Refuser à vingt familles dans une même école change complètement la situation.
Le Pacte Smartphone français propose ainsi aux parents de s’engager collectivement à équiper leurs enfants le plus tard possible, avec comme horizon minimal le lycée. Le mouvement résume son objectif très simplement : changer la norme pour faire baisser la pression sociale autour du smartphone.
Le sujet n’est peut-être pas : « Est-ce que je suis un bon ou un mauvais parent si j’achète un smartphone à mon enfant ? »
Mais plutôt : comment créer collectivement un environnement dans lequel les parents qui souhaitent attendre peuvent réellement le faire sans isoler leur enfant ?
En 2026, la norme commence déjà à bouger
Cette évolution n’est plus marginale. Depuis la rentrée 2026, l’utilisation des téléphones portables est interdite pendant le temps scolaire de la maternelle au lycée en France, hors exceptions prévues notamment pour certains besoins de santé ou usages encadrés.
Le gouvernement a également généralisé le dispositif « Portable en pause » et instauré une forme de droit à la déconnexion pour les outils scolaires numériques le soir et le week-end.
Dans le même temps, le débat s’étend aux réseaux sociaux. La France avait prévu une interdiction pour les moins de 15 ans, disposition censurée par le Conseil constitutionnel en août 2026. Emmanuel Macron pousse désormais pour qu’une mesure similaire soit adoptée au niveau européen.
Quelle que soit l’issue politique de ce débat, quelque chose est clairement en train de changer : le smartphone n’est plus considéré comme un objet totalement neutre dans l’enfance.
Les yeux du futur
C’est peut-être l’exercice le plus intéressant à faire en tant que parent : essayer de regarder notre quotidien avec les yeux du futur.
Nos arrière-grands-parents ne se disaient probablement pas : « Nous sommes en train de construire une norme absurde autour de l’alcool chez les enfants. » Ils vivaient simplement dans leur époque.
Nos parents ne se demandaient pas toujours ce que provoquerait la fumée de cigarette dans une voiture fenêtres fermées. La cigarette faisait partie du décor.
Et nous ?
Peut-être que dans cinquante ans, une archive montrera une cour de collège de 2025 où presque tous les enfants regardent un petit rectangle lumineux. Et quelqu’un dira :
« Mais ils savaient que ces produits étaient conçus pour retenir leur attention. Pourquoi est-ce qu’on leur en donnait un à 11 ans ? »
Ou peut-être que notre inquiétude actuelle paraîtra excessive et que nous aurons appris à construire des outils numériques beaucoup mieux adaptés aux enfants.
Nous ne connaissons pas encore le regard que le futur portera sur nous.
Mais l’histoire de l’alcool et du tabac nous apprend au moins une chose : le fait qu’une pratique soit devenue normale ne signifie pas qu’elle doive le rester.
Sources
- INA – Restaurant pour enfants : lutte contre l’alcoolisme, 1956
- Ministère de l’Éducation nationale – Interdiction du téléphone portable de l’école au lycée, 2026
- Pacte Smartphone – collectif français
- Smartphone Free Childhood – Our Mission
- Gouvernement français – Interdiction des téléphones portables au lycée, août 2026
FAQ
Le téléphone portable est-il interdit à l’école en France ?
Depuis la rentrée 2026, son utilisation est interdite pendant le temps scolaire de la maternelle au lycée, avec certaines exceptions prévues par les textes.
Existe-t-il des mouvements de parents pour retarder le smartphone ?
Oui. Le Pacte Smartphone en France et Smartphone Free Childhood au Royaume-Uni cherchent notamment à organiser des engagements collectifs entre familles afin de réduire la pression sociale liée au premier smartphone.
Les réseaux sociaux sont-ils interdits aux moins de 15 ans en France ?
Une interdiction avait été votée en 2026, mais les dispositions correspondantes ont été déclarées non conformes à la Constitution en août 2026. Le débat se poursuit notamment au niveau européen.