Nous trois ou rien, de Kheiron, : c’est mon film préféré. Celui qui me laisse systématiquement en larmes, même quand je sais exactement à quel moment mon cœur va lâcher. Même quand je connais la scène. Même quand je me dis : “Cette fois, je vais tenir.” Évidemment, je ne tiens jamais. Ce film est une embuscade émotionnelle. Mais avec beaucoup d’humour.
Sorti en 2015, Nous trois ou rien raconte l’histoire d’Hibat et Fereshteh Tabib, les parents de Kheiron. Une histoire qui commence en Iran, traverse la dictature, la prison, l’exil, l’arrivée en France, la reconstruction, la banlieue, l’engagement social et cette idée folle, presque insolente, qu’on peut répondre à la violence par la tendresse, à l’injustice par l’humour, et à la peur par une famille qui tient debout.
Un film sur l’Iran, mais surtout sur ce que l’on refuse de perdre
Dans une période où l’Iran revient trop souvent dans l’actualité par la douleur, la répression, les violences politiques et le courage immense de celles et ceux qui résistent, Nous trois ou rien est un film important. Pas parce qu’il explique tout. Pas parce qu’il aurait la prétention de résumer un pays, une révolution ou une diaspora. Mais parce qu’il remet des visages là où l’actualité met parfois des blocs géopolitiques.
Il rappelle qu’avant les régimes, avant les frontières, avant les slogans, il y a des gens. Des étudiants qui rêvent de justice. Des femmes qui aiment sans se dissoudre. Des hommes qui résistent sans devenir des statues. Des enfants qui naissent dans l’incertitude. Des familles qui partent, non pas parce qu’elles n’aiment plus leur pays, mais parce qu’elles veulent rester vivantes.
Et c’est peut-être là que le film est si fort : il parle de l’Iran sans jamais transformer l’Iran en décor exotique ou en leçon de morale. Il parle d’un pays blessé à travers une histoire intime. Il raconte la grande Histoire par un gâteau, des regards, des blagues, des départs précipités, des silences et des valises.
La famille comme colonne vertébrale
Le titre dit tout : Nous trois ou rien.
Pas “moi d’abord”. Pas “chacun sauve sa peau”. Pas “on verra bien”. Non. Nous trois. Ensemble. La famille est ici une stratégie de survie. Une promesse. Un pacte.
Hibat et Fereshteh ne sont pas seulement un couple romanesque. Ils sont deux forces qui se choisissent dans un monde qui s’écroule. Leur amour n’est pas décoratif. Il est politique. Il est pratique. Il est quotidien. Il consiste à tenir la main de l’autre quand l’histoire devient trop lourde à porter seul.
Ce que le film raconte magnifiquement, c’est que la famille peut être un refuge, mais aussi un moteur. On ne fuit pas seulement pour échapper à quelque chose. On fuit aussi pour offrir autre chose à son enfant. Un avenir. Une sécurité. Une chance. Une langue nouvelle. Une vie où l’on pourra rire sans vérifier qui écoute derrière la porte.
Un film profond, mais jamais plombant
Sur le papier, Nous trois ou rien pourrait être un film très dur. Il y a la prison. La torture. La peur. L’exil. La violence politique. L’arrachement à son pays. La solitude de l’arrivée en France. Tout est là.
Et pourtant, le film est drôle. Vraiment drôle.
C’est là toute la puissance narrative de Kheiron. Il sait raconter le tragique sans l’écraser sous le tragique. Il ne nie jamais la douleur, mais il refuse de la laisser gagner toute la place. Il a cette intelligence rare du récit : comprendre que l’humour n’annule pas la gravité. Il la rend parfois plus supportable. Plus humaine. Plus proche de la vraie vie.
Parce que dans la vraie vie, on ne pleure pas proprement pendant deux heures avec une lumière bleutée et un violoncelle en fond. Dans la vraie vie, même dans les moments les plus terribles, quelqu’un peut dire une absurdité. Un enfant peut rire. Une mère peut faire une remarque. Un père peut tenter une blague beaucoup trop tôt. Et parfois, c’est précisément ce rire-là qui nous empêche de tomber.
Nous trois ou rien est un film où l’on rit autant que l’on pleure. Et ce n’est pas une contradiction. C’est sa vérité.
Kheiron, ou l’art de raconter sans trahir
Kheiron fait quelque chose de très délicat : il raconte l’histoire de ses parents, tout en jouant son propre père. Ce choix aurait pu être risqué. Trop intime. Trop chargé. Trop “film hommage”. Mais il y a dans sa manière de jouer et de filmer une pudeur qui évite l’écueil du monument familial.
Il ne transforme pas ses parents en saints. Il les rend vivants. C’est beaucoup plus beau.
On sent l’admiration, bien sûr. Comment ne pas l’avoir ? Mais on sent surtout le désir de transmettre. De dire : voilà d’où je viens. Voilà ceux qui m’ont précédé. Voilà l’histoire derrière l’homme qui fait rire sur scène. Voilà les racines derrière la punchline.
La force de Kheiron, c’est de savoir que la narration n’est pas seulement une succession d’événements. C’est un rythme. Une respiration. Une manière de faire entrer le spectateur dans une histoire avant même qu’il comprenne qu’il est déjà attaché aux personnages.
On commence le film avec curiosité. On le termine avec la gorge serrée, un mouchoir dans la main, et cette impression très étrange d’avoir connu ces gens.
Quand le personnel rejoint l’universel
J’ai eu la chance de rencontrer la maman de Kheiron, l’héroïne réelle de cette histoire. Cette rencontre donne encore une autre dimension au film. Parce qu’il ne s’agit plus seulement d’un personnage interprété par Leïla Bekhti, aussi lumineuse soit-elle. Il s’agit d’une femme qui a existé dans cette histoire, qui l’a traversée, qui l’a portée.
Et c’est peut-être ce qui me bouleverse le plus dans Nous trois ou rien : le film parle d’une histoire extraordinaire, mais il ne cesse jamais de parler de choses très simples. Aimer. Partir. Protéger son enfant. Recommencer. Garder son humour. Ne pas laisser la violence décider de la personne que l’on devient.
On croit regarder l’histoire d’une famille iranienne. Et puis, doucement, on comprend que le film parle de toutes les familles qui ont dû recommencer ailleurs. De tous les parents qui ont fait semblant d’avoir moins peur pour que leurs enfants puissent dormir. De toutes les mères qui ont tenu le monde avec deux bras et un sac trop lourd. De tous les pères qui ont dû devenir courageux même les jours où ils étaient terrifiés.
Un film sur l’exil, mais aussi sur l’accueil
La deuxième partie du film, en France, est tout aussi importante. Parce que l’exil ne s’arrête pas quand on arrive. Il continue dans les démarches, les logements, les incompréhensions, les codes sociaux, les regards, les nouveaux départs.
Mais là encore, Kheiron choisit la lumière sans être naïf. Il montre que l’accueil n’est pas une abstraction. Ce sont des lieux. Des gens. Des associations. Des voisins. Des éducateurs. Des mains tendues. Des communautés qui se bricolent avec ce qu’elles ont.
Et c’est très beau, parce que le film ne raconte pas seulement comment une famille est sauvée. Il raconte aussi comment, une fois debout, elle peut aider les autres à tenir debout à leur tour.
Pourquoi il faut revoir Nous trois ou rien aujourd’hui
Parce que c’est un film sur l’Iran qui ne réduit pas l’Iran à sa tragédie.
Parce que c’est un film sur l’exil qui ne réduit pas les exilés à leur souffrance.
Parce que c’est un film sur la famille qui ne vend pas une version lisse de l’amour familial, mais une version courageuse, drôle, cabossée, indestructible.
Parce que dans une époque où l’on parle beaucoup de fractures, de frontières, d’identités crispées et de peur de l’autre, Nous trois ou rien rappelle une chose essentielle : les histoires humaines sont plus fortes quand elles sont racontées avec complexité, humour et tendresse.
Et parce qu’il existe peu de films capables de vous faire rire franchement, puis pleurer sans prévenir, puis rire encore avec les yeux mouillés.
Ce qu’il reste après le générique
Après Nous trois ou rien, il reste une émotion très particulière. Pas seulement de la tristesse. Pas seulement de l’admiration. Quelque chose de plus vaste.
Il reste l’idée que l’on peut hériter d’une histoire douloureuse sans être condamné à la transmettre comme une douleur.
Il reste l’idée que l’humour peut être une forme de dignité.
Il reste l’idée que la famille, parfois, c’est ce petit groupe de gens qui avance en disant : on ne sait pas exactement où l’on va, mais on y va ensemble.
Et il reste cette certitude : Nous trois ou rien n’est pas seulement un film à voir. C’est un film à garder. Un film refuge. Un film boussole. Un film qui rappelle que même au milieu de l’histoire la plus brutale, il peut y avoir une table, une blague, une main serrée, un enfant, une mère, un père, et cette phrase silencieuse qui traverse tout le film :
tant qu’on est ensemble, il reste quelque chose à sauver.